La partie et le tout, Werner Heisenberg

Publié en 1969 sous le titre Der Teil und das Ganze, ce livre de Werner Heisenberg, prix Nobel de physique en 1932, rassemble des souvenirs s’étendant de 1920 à 1965. Si vous êtes comme moi convaincu de l’intégrité et du sens des responsabilités de Werner Heisenberg, vous serez conquis par cet ouvrage qui réunit réflexions philosophiques, souvenirs d’excursions et de voyages, et bien sûr un aperçu complet de l’histoire des premières années de  la physique quantique. Au fil des pages, on croise Niels Bohr, Albert Einstein, Wolfgang Pauli, Sommerfeld, et bien d’autres encore… Mes chapitres préférés : Mécanique Quantique et philosophie de Kant, et surtout Discussions sur le langage. Dans le premier, Werner Heisenberg rapporte ses conversations avec une jeune philosophe Grete Hermwernerann, sur la question de fond qui est de savoir si la nouvelle physique, transformant notre point de vue sur l’espace et le temps et les « objets » quantiques, ne fait pas voler en éclat la philosophie de Kant qui considérait ces données comme existant « a priori » et dotées de propriétés immuables et bien définies… Quant au deuxième, c’est un petit chef d’œuvre  qui nous emmène en montagne , en 1933, pour les vacances de Pâques :   » Je disposais alors d’un petit chalet de ski dans les montagnes situées au-dessus du village de Bayriscchzell… ».  En compagnie de Niels Bohr et de deux autres compagnon, Heisenberg va passer là bas quelques jours, alternant les balades à ski de randonnée et des discuskleiner_traithensions de physique passionnantes. Bohr n’a -t-il pas apporté dans son sac à dos un cliché pris dans une chambre à bulle et semblant révéler enfin le possitron, première particule d’anti-matière découverte ? Quelle belle lecture que ce livre pour un jeune homme ou une jeune fille souhaitant se diriger vers des études de physique ou de mathématiques !

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Un hiver avec Schubert, de Olivier Bellamy

La preuve est faite : on peut très bien lire ce livre au printemps ou en été ! La couverture du livre donne le ton. Une peinture du peintre finlandais Gallen-Kallela, représentant les eaux calmes du lac Keitele, agitées d’étranges courants, qui vont, zig-zagant à la surface des eaux, comme la musique de Franz Schubert ? L’auteur du livre est un homme de radio, bien connu pour son émission « Passion classique » sur radio classique justement.  C’est sans doute la première particularité de ce beau (petit) livre de deux cent pages : la belle voix de l’auteur (rien à voir  avec l’accent cultivé par Demissa Kerchova sur France Musique par exemple) ,   mémorisée sans doute lors des heures d’écoute nocturnes (« Passion classique » est rediffusée le soir, à minuit, pour les couche-tard dont je fais partie), nous parvient au fur et à mesure que l’on tourne les pages, et cela devient presque une conversation avec l’auteur. Grâce à Olivier Bellamy, j’ai donc ressorti mes vieux vinyles pour les ré-écouter plus attentivement et j’avoue que, dans la modeste mesure de mes compétences musicales, j’en ai sans doute mieux saisi le sens caché.   Certes, Olivier Bellamy fait la preuve, s’il en était besoin,  dans cet essai de ses sérieuses connaissances en matière de musique classique, mais il a le talent de nous les faire partager sans aucune pédanterie, comme si son seul souci était de faire partager à un ami sa passion pour Schubert.  Il est impossible ici d’examiner tous les aspects de l’œuvre abordés dans ce livre, mais je retiendrai « De l’inachèvement », par exemple, où Olivier Bellamy nous parle de la célèbre symphonie inachevée, dévoilant tout ce que cet apparent inachèvement doit ainacheveu caractère de Schubert : « On touche là au plus profond mystère de la création schubertienne….Il a une vision et il la suit. Comme un chat suit un papillon », belle image ! Et qui condense en quelques mots tout le ressenti qu’on peut avoir à l’audition. Me parviennent en ce moment les craquements d’un microssillon trop écouté, la version interprétée par le Norwestdeutsche orchestra, dirigé par Wilhem Schüchter, un disque Trianon, dont je ne connais pas la date de parution (1955 ?). Il était dans la discothèque paternelle. Cela me fait songer à l’éphémère de la musique dématérialisée… Transmettrons nous nos « play-list » à nos enfants ? J’en doute…

Èvocation de « l’impermanence aussi », tellement présente dans la sonate D 784, interprétée par Maria Joao Pires, et qu’affectionne l’auteur : « Dans ses sonates les plus parfaites, j’ai toujours l’impression que Schubert énonce la fin du monde avec calme et sérénité… et surtout la sonate en la mineur, D.784 : un monologue improvisé au déroulement implacable. » Je dois pour ma part à Marcos Peregrini, pianiste et pédagogue brésilien, d’avoir découvert la version de M. J. Pires, avec ses extraordinaires attaques de la main gauche, et le murmure entêtant de la dextre. Que dire de plus ? Que la femme, pianiste et mathématicienne qui partage ma vie, arrive à l’aéroport de Genève dans quelques heures et que bientôt je rangerai mes disques, pour m’asseoir dans un fauteuil au coin du feu et l’écouter en lisant « Un hiver avec Schubert ».

 

Paysages avec figures absentes, Philippe Jaccottet.

Qui lit encore de la poésie ? Au collège, elle est souvent évitée, et les enseignants qui ont le courage de l’aborder se limitent souvent à Charles Beaudelaire, ou Rimbaud et à son bateau ivre et  parfois René Char. Seamus Heaney (Prix Nobel 1995), Tomas Tranströmer (Prix Nobel 2011), Philippe Jaccottet (né à Moudon (Suisse) en 1925, prix Goncourt de la poésie en 2003) sont pourtant là pour témoigner de l’universalité et de l’actualité de la Poésie, et même de son « urgence » pour certains d’entre nous.  Peut-être Philippe Jaccottet est-il celui qui réalise au mieux la mission ambitieuse confiée à la poésie par Martin Heidegger ? Non pas comprendre, mais saisir l’accès à l’indicible, emprunter un de ces « chemins qui ne mènent nulle part » pour accéder à l’essentiel, quelle que soit la façon dont on le nomme, « Etant », divinité, éternité, « Unus Mundus » des alchimistes, réalité unifiée sous jacente à notre monde sensible, remis à l’honneur par C. G. Jung. Le chemin choisi par Philippe Jaccottet pour cette quête est la nature, et plus précisément la Provence, autour de Grignan et du Mont Ventoux : « Au loin le Ventoux et son dôme brillant de neige. Quelques fermes peintes par la lumière nette.  Cailloux, labours. Restes de fleurs usés » (extrait de La Semaison, 1954-1979).  Cette voie, tranquille en apparence, bien loin de l’image du poète « engagé », Jaccottet l’a trouvée en s’installant à Grignan en 1953, avec sa femme, Anne-Marie Haesler, peintre, et ne l’a plus quittée depuis. Il s’en excuse presque dans les premières lignes de « Paysages » : « Je n’ai presque jamais cessé, depuis des anjaccottetnées, de revenir à ces paysages qui sont aussi mon séjour. Je crains que l’on finisse par me reprocher, si ce n’est déjà fait, d’y chercher un asile contre le monde et contre la douleur, et que les hommes et leurs peines …. ne comptent pas assez à mes yeux ». C’est tellement peu dans l’air du temps. Quant à la forme, il a renoncé aux vers rimés pour une « parole rythmée », qui accompagne la contemplation de la nature. Ses livres font davantage songer à un journal, comme celui d’Ernst Jünger par exemple qu’à un recueil de poésie. Il y a en effet de magnifiques fulgurances poétiques dans « Siebzig verweht », soixante-dix s’efface, de Jünger, et la nature, que ce soit le jardin de Wilflingen ou les forêts d’Indonésie, y est magnifiquement observée et retranscrite, bien que Jünger, l’enthomologiste soit un peu plus dans l’explication que dans la sensation, ce qui est bien normal.  Pour d’autres lecteurs, certains passages de « Paysages avec figures absentes » évoqueront les Haikus japonais : « A la fin de l’hiver, qui nous conduit ? Parmi les bois, le croissant de neige. » On parle beaucoup de méditation en pleine conscience en ce moment… Lire Philippe Jaccottet, c’est peut-être la plus belle porte d’accès à votre monde intérieur, à travers ces « paysages qui emportent l’esprit, qui le ravissent, l’entraînent dans leur labyrinthe où brillent le fil des eaux », pour atteindre à la « magique profondeur du Temps ».

The sense of an ending (Une fille, qui danse)

 

Une fois de plus le titre français de ce roman de Julian Barnes est sans rapport avec le titre en anglais, qui d’emblée pose le livre sur un plan différent, plus profond, que celui de la narration d’une simple histoire d’amour. Bien que l’adaptation au cinéma par Ritesh Batra de ce livre soit une réussite, les personnalités des acteurs, Charlotte Rampling et Jim Broadbent, dans les rôles de Veronica et Tony Webster, pourraient également nous égarer sur les intentions du scénario. Il est d’ailleurs à noter que le film anglais conserve le titre du livre, Le sens d’une fin, à l’inverse du titre français, qui replace à tort le spectateur dans une simple histoire d’amour.

L’ambition du livre est à mon sens une réflexion sur la construction historique, sur la narration « posthume »  des événements. L’histoire est ici élargie à celle des individus, vous, moi, du siècle de Henri VIII, objet du cours du professeur Hunt, au premier suicide, celui de l’élève Robson, érigé en fait historique par Adrian, pour les besoins de sa démonstration. Julian Barnes semble s’être très sérieusement documenté sur le sujet et cite l’auteur Patrick Lagrange ! : « L’histoire est cette conviction issue du point où les imperfections de la mémoire croisent les insuffisances de la documentation ». Citation ? Voire… Ce Patrick Lagrange, qui n’existe nulle part en tant qu’historien, n’est qu’une des fausses pistes semées par l’auteur, dans ce roman ou tout et son contraire pourraient être vrais simultanément. Toutes ces pistes se croisent pour trouver un sens au suicide d’Adrian. Quelle est l’exacte responsabilité de Tony ? De leur petite amie commune Veronica ? De Sarah, la mère d’Adrian ? Qui est le père de Yan ? Toutes ces questions ne trouveront au bout de ce beau livre que la réponse que le lecteur voudra bien leur accorder.barnes

Le film n’est pas scrupuleusement fidèle au roman. Par exemple, Tony Webster n’est pas vendeur d’appareil photo d’occasion, et le Leica offert par Veronica n’a jamais existé. C’est sans doute une trouvaille du metteur en scène pour accentuer la métaphore… Y-a-t-il meilleur symbole du souvenir que la photo ? Et l’interprétation que nous pouvons donner d’un vieux cliché ne varie-t-elle pas elle aussi dans le temps ? Ne construisons-nous-pas notre propre légende ? Autant de questions troublantes soulevées par ce beau roman.

Amour en entreprise, éditions DDK

Pour se détendre, pourquoi pas quelques nouvelles ? Voici un petit ouvrage qui  vient de paraître aux éditions DDK, sur un sujet très actuel. De l’amour ? Certes, mais aussi d’autres relations, plus dangereuses, comme par exemple le harcèlement dont on a beaucoup parlé ces derniers mois. Quelles relations peuvent s’établir entre collaborateurs d’une même entreprise, au-delà des simples relations d’amitié, de hiérarchie, et aussi hélas d’antipathie ?  amourddkEcoutons l’éditeur nous parler de l’élaboration de ce livre  : « La naissance de ce recueil, le second de la série fut insolite : le thème provoquait des doutes, un léger agacement parmi les membres du futur jury, n’était-il pas trop facile. Les premières nouvelles arrivèrent et l’affaire Weinstein, éclatée en pleine réception des textes, en changea le fond. Les genres des nouvelles sont très différents : intimes, tristes, vengeurs, amusants et bien sûr romantiques. » Il y a effectivement de la variété dans ce recueil : Léna et Luc, un couple de marins-pêcheurs, qui appareillent de bon matin pour une journée harassante, un séducteur patenté qui se retrouve pris à son propre piège, menacé d’une plainte pour harcèlement, monsieur Bernard, en instance de divorce qui a donné rendez-vous dans un restaurant à Madame Schneider…  Voilà de quoi passer un bon moment pour un prix léger.

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Les pièges de l’exil, de Philippe Kerr

Un petit billet sur cet excellent roman policier pour rendre hommage à son auteur, Philippe Kerr qui vient de nous quitter à l’âge de 62 ans. Cette nouvelle attristera tous ceux qui attendaient avec impatience les aventures de Bernie Gunther, son héros, qui après un passé trouble dans l’Allemagne nazie, traîne ses guêtres dans l’Europe des années 50, sous de fausses identités, comme dans ce dernier (? d’après son éditeur, il était en train de travailler à un autre roman) opus, où on le retrouve concierge et détective privé d’un grand hôtel sur la côte d’Azur, près de Nice. Il se retrouve mêlé à une enquête pour meurtre, qui implique l’écrivain britannique Somerset Maugham, et son entourage, qui gravite autour de la villa mauresque à Saint-Jean Cap Ferrat, ainsi que les services secrets, du GRU au M15 de sa gracieuse Majesté !    Ce roman est paru en anglais pour la première fois sous le titre « The other side of silence » en 2016, et sa traduction française date de mars 2017. Inutile ici d’en déflorer l’intrigue, mais ce roman met en évidence l’originalité des points de vue de Philippe Kerre sur l’Allemagne et la seconde guerre mondiale. L’ambiguïté de son héros révèle le fait que pour Kerr, l’histoire ne s’écrit pas en noir et blanc. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre…  Ce roman met en scène une tragédie historique, le torpillage d’un navire de réfugiés allemands, le Gustloff, transportant huit mille femmes et enfants, par un sous-marin soviétique, le S 13 à la fin de la guerre, en 1945.bernie Et il ne fut pas le seul, car Philippe Kerr nous en donne la liste : Le Goya (sept mille morts), le Cap Arona (sept mille également), le Steuben (trois mille cinq cents). Tous coulés en transportant des réfugiés allemands au premier trimestre de 1945. Personne ne se souvient ni ne s’indigne aujourd’hui de ces tragédies, alors que le naufrage du Titanic, qui fit « seulement » 1500 victimes est bien connu de tous. Il faut remercier Philippe Kerr, au travers de tous ses romans, de nous en apprendre un peu plus sur l’histoire de l’Allemagne, qu’il connaissait bien, ayant fait ses études de philosophie dans ce pays. Dans les aventures de Bernie Gunther, l’histoire ne s’écrit pas à sens unique…

Kôsaku, le regard d’enfant de Yasushi Inoué

Kôsaku est un  jeune garçon de onze ans, qui grandit dans le petit village de Yu-ga-Shima, dans la préfecture d’Amagi, loin de ses parents. Il est élevé par la vieille Onui, l’ancienne maîtresse de son arrière grand-père. Tous les deux vivent modestement, à quelques centaines de mètres de la maison familiale, dans le dozô, la remise aménagée. Ce roman est la suite de Shirobamba, traduit en français par les Éditions Denoël, 1991. Il est paru  é sous le titre  Kôsaku, chez  Gallimard, dans la collection  « Folio » en  2011. Il relate les premières années de Kosaku, qui n’est autre que le double romancé de l’auteur, Yasushi Inoué, qui a été élevé dans des conditions tout à fait similaires par une ancienne Geisha, qu’il appelait Grand-mère. Cette femme, qui avait également été la maîtresse de son arrière grand-père, était étrangère à la famille Inoué.  L’isolement de cette vieille femme, qui ne vit que par et pour l’enfant, est d’ailleurs palpable à la fin du roman, quand, avec la brutalité et la franchise qui caractérise parfois les relations paysannes, une femme du village lui dit  » De toutes façon, vous êtes bien arrivée dans ce village toute seule, vous ne pouvez vous en prendre à personne de ce qui arrive, vous revenez seulement à votre situation d’avant ! ». Cruauté ? réalisme ? L’ancienne Geisha a-t-elle jamais été vraiment acceptée par le village, après la disparition de son protecteur ?  product Le jeune enfant promène sur les étranges relations (du moins pour un lecteur occidental) qui règnent dans sa famille un regard parfois indifférent, mais toujours empreint d’un amour indéfectible pour cette vieille femme, toute courbée. Inoué est né en 1907, sur l’île d’Hokaïdo, et décédé en 1991 à Tokyo.  Il nous décrit dans ce roman, à travers un regard d’enfant, la vie ancestrale d’un petit village, au début du XXème siècle. Le modernisme voulu par l’ère Meiji n’a pas encore pénétré les campagnes, on s’y déplace toujours, et seulement quand cela est strictement nécessaire, en voiture à cheval. Les alliances, à l’occasion d’un mariage, se concluent avec les enfants des villages voisins. Une des plus belles scènes du roman est celle de l’arrivée du Typhon, au début de l’automne, sur la côte du Pacifique. « Quand un vent tiède  commençait à souffler, que la pluie tombait en oblique, et que de gros nuages noirs couraient dans le ciel, l’école fermait plus tôt que d’habitude ». Durant la  nuit, La tempête se déchaîne, et le  vieux dozô frémit sous les assauts du vent et de la pluie battante : « La pluie et le vent faisaient rage autour du dozô. Mais tempête ou pas, Kôsaku avait très sommeil. « Qu’est-ce-que ça peut faire s’il pleut! — Mais Kocha, il pleut sur les futons ! » « .   C’est l’occasion de constater qu’en dépits de la rudesse de leurs relations, les habitants du village restent liés par une indéfectible solidarité, et dans la nuit, trempés, des hommes veillent et visitent les maisons :  » Onui se leva, poussa le lourd battant, et quelqu’un demanda « Alors, pas de problème ici ? Dehors ça barde !  »   » .  Un beau roman, dont la lecture peut nous aider aujourd’hui à retrouver nos racines et un peu de simplicité.