Le diable en personne

Le titre anglais de ce roman policier de Peter Farris, paru chez Galmeister,  est Ghost in the fields, sans doute mieux adapté à l’histoire.   L’héroïne de cette histoire est Maya, vendue à douze ans par sa mère à un proxénète, surnommé Mexico. Elle est devenue la favorite du Maire, qui ne la veut que pour lui, et va jusqu’à la faire marquer au fer rouge. Le Maire, que l’on ne connait dans le livre que sous son nom de fonction ne semble plus pouvoir se passer d’elle, et il s’est laissé aller à lui confier toutes ses combines et diablemalversations. Seul problème, Maya a un « disque dur dans la tête », ce qui lui vaut au début du roman de se trouver dans le coffre d’une voiture, en route pour son exécution dans les marais à crocodiles…  Oui mais voilà, un chauffeur qui s’égare, et les gangsters se retrouvent sur les terres de Leonard Moye, un vieux bootlegger original, à qui il vaut mieux ne pas se frotter. Je ne vous en dirai pas plus, pour ne pas déflorer l’intrigue de cet étrange roman, où l’on retrouve diverses influences : Une ville, mise en coupe réglée par le Maire et ses acolytes, qui fait songer à Gotham City, mais sans Batman, et aussi Psychose, film d’Alfred Hitchcock, car Leonard ne se déplace jamais sans le mannequin qui remplace sa femme disparue, Marjean…  Leonard va se prendre d’affection pour Maya, et la cacher dans sa ferme, mais les  tueurs sont toujours sur ses traces ! Peter Farris est né en 1979 et si sa biographie vous intéresse, c’est ici  : https://www.gallmeister.fr/auteurs/fiche/60/peter-farris Le diable en personne est un  roman policier qui dégage une ambiance bien particulière et vaut le détour.

 

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Soleil et chair d’Arthur Rimbaud

Rimbaud a seize ans quand il écrit ce long poème en quatre parties. Nous sommes en mai 1870 ; il est en classe de rhétorique à Charleville. S’il est souvent de mise de s’extasier devant les jeunes prodiges de la musique, des sciences, des mathématiques, on est moins habitués à le faire pour les poètes et les écrivains. Et pourtant… quelle maîtrise dans ces vers, et quelle hauteur d’inspiration, même si l’on y voit un jeune étudiant émerveillé par la découverte de l’antiquité sans doute. Le thème du poème est ni plus ni moins que le regret des dieux anciens, de Vénus plus particulièrement, qui devrait, au yeux de cet adolescent, régner sur le monde et régler, ou dérégler…, les passions des hommes. « O Vénus, O Déesse ! Je regrette les temps de l’antique jeunesse, Des satyres lascifs, des faunes animaux, Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux Et dans les nénuphars baisaient la nymphe blonde « . Que la musique est belle ! Drimbaudire que celui qui écrit ces vers n’a que seize ans… Cela paraît aujourd’hui tellement incroyable.    Ce regret des temps antiques et quelques peu paillards est d’ailleurs dans l’air du temps à cette époque. En France, quelques années plus tard, le compositeur Claude Debussy va composer son prélude à l’après midi d’un faune (1892) et en Norvège, Knut Hamsun va publier son roman Pan en 1894. Rimbaud a capté en précurseur ces vibrations, venues du fond des bois, des étangs et des sources. Un poème magnifique, moins connu que le bateau ivre, à (re)découvrir.

The sea, the sea (La mer, la mer)

Tiens, pour une fois, le titre anglais a été respectée dans cette traduction parue en France chez Gallimard en 1982. Comme vous l’avez deviné, il ne s’agit pas cette fois d’actualité littéraire, mais comme souvent sur ce blog, de vous faire connaître un vieil ami ; ce livre de Iris Murdoch, un peu jauni, qui se trouve depuis plus de trente ans sur les rayonnages de ma bibliothèque. irisLe livre vaut d’abord par la personnalité de son auteure (eh oui !) Iris Murdoch (1919-1999), née en Irlande, qui a étudiée les lettres classiques à oxford, où elle deviendra professeur de philosophie en 1948, aprètheseas avoir été l’élève de Wittgenstein. Auteure de 25 romans et de pièces de théâtre, c’est avec ce roman, La mer, La mer, qu’elle rempotera le Booker prize en 1978. A l’image de son héros, Iris Murdoch, collectionne les aventures. Dans les années 50, elle est l’amante  d’Elias Canetti, prix Nobel de littérature, qui laisse d’elle un portrait peu flatteur, notamment  au lit (Elle a «des dessous pelucheux, pas beaux à voir»,  et met peu d’enthousiasme à la « chose ») .  Cannetti aurait pu d’ailleurs, par certains traits, servir de modèle au héros (?) de La mer, La mer.   Plus tard, Iris  épousera John Bayley, de six ans plus jeune qu’elle, en 1956. Il sera à ses côtés durant les cinq dernières années de sa  vie, et la soignera avec dévouement. Mais revenons au roman ;    une ambiance mystérieuse et symboliste règne dans toute son oeuvre, et notamment dans ce livre.  Le propos de l’ouvrage est très simple, un metteur en scène se retire dans une maison isolée au bord de la mer pour écrire ses mémoires. le roman commence tranquillement, au bord de l’eau, avec les baignades de l’écrivain-cinéaste Charles Arrowby, retiré à Schruff End, maison isolée au bord des flots, près du village de Narrowdean : « Aujourd’hui la mer est plus bruyante et les mouettes crient. Je n’aime pas vraiment le silence sauf au théâtre. L’eau est agitée, d’un bleu très foncé, strié de crêtes blanches. »  Oui, mais voilà que Charles croise son amour de jeunesse, Hartley, qui mène une vie banale au village, auprès de son mari retraité Ben. Charles Arrowby, séducteur dans l’âme, ne peut s’empêcher de la désirer de nouveau… l’aime-t-il vraiment, ou par orgueil veut-il simplement l’arracher à sa vie ordinaire et à son mari ? Titus le fils adoptif de Ben et Hartley est-il le fils de Charles ? Est-ce pour cela que Ben s’est montré si violent avec lui ? Il y a de la tragédie shakespearienne dans ce livre…  au dénouement tragique, où  Schruff End prend des allures d’Elseneur, au milieu des tempêtes… La mer devient un personnage à part entière, juge cruel des passions des hommes.

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Le temps revisité

Voici un recueil de nouvelles édité par les éditions Arkuiris (Toulouse) ; les textes retenus ont tous comme dénominateur commun le temps, qu’ils appréhendent dans diverses dimensions, fantastiques, scientifiques, imaginaires, pour offrir au lecteur une fort dive35rtissante  promenade. Présenté par l’anthologiste Stéphane Dovert, le livre s’ouvre sur un petit bijou, qui semble sorti tout droit du XVIIème siècle, dans le style de Madame de Sévigné. Les « lettres à Revers », lettres d’Eléonore de Coulange à la duchesse de Revers, nous dévoilent la vie, les vies plus exactement, d’une femme de la haute société, admise à la cour du fait de son mariage, qu’elle n’en finit pas de regretter. La chute est étonnante ! Je ne vous détaillerai pas ici toutes les nouvelles qui composent ce recueil de plus de 400 pages, mais il y a là matière à découverte, avec  des auteurs talentueux, secondés par un éditeur exigeant.

http://www.arkuiris.com/livre.php?id=35

Une histoire des loups

Un nouveau (?) genre littéraire a fait ces dernières années son apparition dans la littérature nord américaine. On connaissait le polar suédois, la littérature de la pêche à la mouche, eh bien il existe aussi le roman lacustre. La recette ? Un lac au Canada ou aux États-Unis, une cabane isolée, un couple déjanté ou deux, et une grosse pincée de talent bien sûr.  Parmi les chefs d’œuvres de ce genre, on peut citer Au lac des bois de Tim O’Brien, ou encore Désolation de David Vann, tous parus chez l’éditeur Gallmeister dans la collection Totem. Une nouvelle venue est à rajouter à cette liste : Emily Ffriedlundridlund, avec son roman une histoire de loups, son premier roman, paru  en 2017. Le premier chapitre avait été publié indépendamment en 2013 en tant que nouvelle et avait remporté un prix à cette occasion. Une constante dans tous ces livres : la noirceur ! A éviter donc si vous vous sentez déprimé… Sinon, il y a dans Une histoire des loups (le titre est basé sur une réponse laconique de la jeune héroïne  Madeline, alias Linda,   à qui on demande ce qu’elle voudrait étudier à l’Université !) de très belles descriptions de la nature et aussi la vision, étonnante de fraîcheur, du monde à travers les yeux d’une adolescente désabusée et un peu paumée de quatorze ans. Le style est très original : « Cette année-là, l’hiver s’écroula sur nous. Il tomba à genoux et ne bougea plus.» . L’unité de temps classique est allègrement bafouée :  au bas d’une page, l’adolescente a presque quarante ans, ou vingt-six, avant que le lecteur ne replonge dans la triste histoire de la famille Gardner,  Patra, Leo, et leur jeune fils, Paul, dont Madeline devient la baby-sitter, pour dix dollars par jour.  Madeline, attirée également par le trouble Mr. Grierson, professeur pédophile, et sa soit-disant victime Lily,  est-elle vraiment si innocente qu’il y paraît ? «Je le regardai déchirer le ruban avec les dents et sortir de la boîte un collier de chien à pics et une lourde laisse en cuir… il me regarda, yeux plissés, alors que je retirai mon jean en me contorsionnant, dégrafai mon soutien-gorge et me retrouvai complètement nue. Je pris le collier pour l’attacher autour de mon cou.  » cet ouvrage aborde également le problème du fondamentalisme religieux, et notamment du refus de soins médicaux chez les scientistes chrétiens, mouvement dont fait partie le chef de famille Gardner, Leo. Tout au long du roman, l’audience du procès revient en toile de fond avec cette lancinante question posée à Madeline, pourquoi n’avez vous rien remarqué ? Peut-être faut-il chercher la réponse du côté de l’enfance de Madeline, élevée dans une communauté Hippie, sans aucune structure familiale ou sociétale susceptible de structurer sa personnalité ?

L’Auteure n’est pas la première venue en littérature : docteur en littérature de l’Université de Californie, professeur à Cornell, elle a remporté de nombreux prix et publié dans beaucoup de revues.  Une histoire des loups est à coup sûr un bon bouquin à emmener dans sa valise ou plutôt dans son sac à dos !

Wallace Stegner: une journée d’automne

Une fois de plus, une excellente initiative de l’éditeur Gallmeister qui a publié en 2018 ce roman, ou plutôt cette longue nouvelle de l’écrivain Wallace Stegner. La postface écrite par Mary Stegner en 1997, soixante ans après la première parution, nous apprend que ce texte avait été initialement écrite pour un concours de nouvelles et avait valu à son auteur, alors jeune professeur (né en 1909, il avait 28 ans) un chèque de 2500 dollars. C’était la  troisième nouvelle publiée par Stegner, mais toutes les qualités du romancier sont déjà présentes, avec toutefois un peu de moins Adriaen Thomasz Keyde modernité que dans ses œuvres de maturité, comme dans  The spectator bird par exemple. Le style du jeune professeur de littérature est encore ici plus tourné vers le XIXème siècle, plus pudique et réservé, et ferait presque songer à Jane Austen. Le roman débute par un tableau hollandais. Une vieille femme,vieille  en apparence tout au moins, dans une pose digne et guindée, habillée d’une robe noire, qui semble sortie d’un tableau de Thomasz Key :«C’était une femme âgée, à la silhouette décharnée et anguleuse, vêtue de popeline noire. Les mains serrées sur les genoux, immobile, elle contemplait par la fenêtre les champs de l’Iowa…» . Puis la caméra change de plan, et le lecteur se retrouve face à une toile de Hopper : «La ville s’arrêtadauphinee_house125022it brusquement au bord des rails. Au delà du ballast de la voie et de son double ruban d’acier, s’étendait un paysage ouvert qui remontait en pente douce sur le large flanc d’une colline : … maisons blanches à pignon à demi cachées par des chênes et des ormes…»

L’histoire en elle-même évoque le classique triangle amoureux, un homme, deux femmes. Alec Stuart, riche fermier, sa femme Margaret, et la jeune sœur de celle-ci, Elspeth, que le couple a fait venir d’Ecosse, pour lui trouver un bon parti. La suite de l’histoire sera d’autant plus tjourneedautomee.jpgragique que les conventions bourgeoises de l’époque, jointe à l’incapacité de pardonner de Margaret, vont enfermer les protagonistes  dans une prison dont les portes ne s’ouvriront même pas à la mort d’Alec, les deux sœurs condamnées à ce face à face tragique qui a gâché leurs vies.  Plus encore que cet amour trop bref et interdit, c’est ce terrible huis-clos, un enfer sartrien,  dans lequel ce sont enfermés Alec, Margaret et Elspeth, effrayante conséquence de l’absence de pardon,  qui est le sujet central du livre Un très bon roman qui se lit sans effort (150 pages environ).

D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, de Jon Kalman Stefansson

Ce roman d’un auteur islandais a vu le jour en 2013 pour l’édition originale et en 2015 pour la traduction française (par Eric Boury, superbe traduction) chez Gallimard. Il est aujourd’hui repris dans la collection Folio. Si vous aimez depuis longtemps la littérature scandinave, la comparaison, flatteuse, qui me vient à l’esprit c’est avec le norvégien Knut Hamsun. Stefansson, c’est un Hamsun, modernisé, avec un téléphone portable, mais avec une parenté de style indéniable. Certes il y a quelques différences, les flash back dans le temps, entre les années 80 et aujourd’hui, mais la façon de procéder par introspection, de chercher à analyser le pourquoi des prises de décision, ou des coups de tête des keflavikpersonnages est bien dans la veine Hamsunienne, de même que cette connivence avec la nature, la terre, ici l’Islande et son histoire. On retrouve cette façon rouée et faussement naïve de s’expliquer, comme le ferait un paysan un jour de marché, qui est si caractéristique d’Hamsun, par exemple quand il explique les façons de voir de son héros, le vagabond Knud Petersen. Et là aussi, le roman est basé sur la propre expérience de l’auteur, qui a accumulé les petits boulots avant de connaître le succès en tant qu’écrivain. Le thème du roman c’est le retour d’Ari à Keflavik, attendu par son ami, le narrateur, deux années après sa fuite au Danemark, et sa rupture brutale avec sa femme.  L’état de santé de son père le pousse à rentrer au pays, mais est-ce là la seule raison de ce retpoisson.jpgour ?   Tout en attendant son ami, le narrateur revient sur leur amitié commune et leur vie passée, alors qu’ils étaient employés dans une pêcherie, ou aux abattoirs… La base américaine assurait l’essor économique de la région de Keflavik ainsi que la pêche ; aujourd’hui il n’en est plus de même : Les GI’s partis, les quotas de pêche vendus, le pays s’enfonce dans la crise et le désespoir, si ce n’était l’amour, ce remède trouvé par Dieu à la mort, comme le qualifie l’auteur.   « Le vêtement est tombé à ses pieds,. En tout cas c’est ainsi que cela s’est passé dans le souvenir d’Oddur, héros des mers, armateur, honneur et dignité des marins  d’Islande. Elle a ôté sa robe, nue, entièrement nue… »