Une éducation bourgeoise, Alberto Vigevani

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Voici un livre que j'ai trouvé chez un bouquiniste. Son auteur, Alberto Vigevani (1918-1999)  est né à Milan dans une famille juive   originaire de la province d'Emilie. Il aurait parait-il passé une partie de sa jeunesse dans des maisons de correction, ce qui rend le sujet de ce roman d'autant plus étrange, puis que le romancier se met dans la peau d'un petit enfant sage, issu d'un milieu juif bourgeois. Le père est avocat, et conseille des financiers pour leurs affaires. La mère du jeune garçon étant décédée, ce père très aimant noue une relation affective très forte, mais toute empreinte de délicatesse et de retenue,  avec son fils.  
S'il est un thème dominant dans ce livre, du moins dans la première partie, ce serait peut-être celui de l'amour réciproque qui peut exister entre un père et son enfant. Sur ce thème, Vigevano a écrit des pages magnifiques, qui valent bien celles où Marcel Proust parle de son amour pour sa mère. "Après le dessert, mon père se levait pour s'allonger dans le grand fauteuil d'angle, près du guéridon réservé aux livres et aux journaux. J'avais encore droit à un câlin dans ses bras. C'était l'acmé serein de la journée, d'autant plus précieux qu'il en marquait la fin".  
  

L'auteur a une personnalité fascinante:   à la fois journaliste, éditeur, écrivain, le personnage a de multiples facettes. Un instant tenté par le fascisme, il comprend que son statut de juif est incompatible avec une vie digne sous le régime Mussolinien (même s'il faut ici signaler que ce sont les autorités d'occupation italienne qui essaieront de calmer les ardeurs des fonctionnaires de Vichy dans la zone sud-est jusqu'en 1942 tout au moins...). En 1943 il se réfugie en Suisse avec sa femme et son fils et ne rentrera en Italie qu'en 1945, pour se consacrer au journalisme, à l'écriture et à l'édition.

Les cendres de Berlin

Un roman policier historique, dans le Berlin de 1946, où le héros, ancien capitaine de la Wehrmacht, reconverti en inspecteur de la Kripo (police criminelle) enquête sur une série de meurtres touchant principalement d’anciens pilotes de chasse d’un groupe de chasse de nuit, le groupe IV./JG56, qui a d’ailleurs réellement existé. Les curieux pourront consulter wikipédia à ce sujet: https://en.wikipedia.org/wiki/Jagdgeschwader_5

Ce groupe de chasse était plus particulièrement chargé de la protection du Nord de l’Europe, notamment la Norvège, et un de ses chefs, Heinrich Ehrler, fut traduit en cours martiale pour n’avoir pas réussi à empêcher les bombardiers anglais de couler le cuirassé Tirpiz. Ehrler fut réhabilité plus tard et tué en combat aérien en 1945. La photo ci-dessous montre un Messerschmitt 109 de ce groupe stationné en Norvège en 1943. Le groupe fut plus tard transformé en groupe de chasse de nuit avec d’autres avions. En fait, on ne trouve pas vraiment trace des unités mentionnés par l’auteur dans les références sur la chasse de nuit….

Le héros de l’enquête, Gregor Rheinhardt, fait bien sûr penser à Bernie Gunther, héros de la trilogie berlinoise (2010 et suivantes) de Philip Kerr, et on retrouve la même ambiance, glauque, avec peut-être un peu plus de détails historiques sur le fonctionnement de la Kripo, en butte aux tracasseries des différentes polices militaires alliées dans les différents secteurs d’occupation de la capitale allemande. Peut-être que Luke McCallin, dont le roman est paru en 2016, a été influencé par l’œuvre de Kerr ? Évidemment, l’ambiance n’est pas très optimiste et fait plutôt songer au film de Roberto Rossellini, (1948), Allemagne année zéro. Ce n’est qu’immeubles éventrés, habités par des survivants qui déblaient les décombres à la pelle, ou bien squattés par des bandes d’enfants orphelins. Les trains délabrés fonctionnent encore tant bien que mal (le matériel en bon état a été depuis longtemps expédié en Russie Soviétique… ). Les personnages sont attachants et l’intrigue est remarquablement ficelée. Un détail amusant : un des personnages, la veuve d’un des pilotes assassinés, change de couleur de cheveux entre les pages 208 et 212: « Elle avait la peau des mains à vif, rougie par son labeur, et des cheveux blonds attachés sous une casquette d’ouvrier » suivi de : « alors qu’elle passait une mèche de ses cheveux noirs derrière son oreille » … C’est vrai que la vie des femmes à Berlin a cette époque est particulièrement dure, violées par les Russes, chargées de travaux pénibles pour remplacer les hommes prisonniers ou morts, ou bien encore à la recherche de nourriture pour leurs enfants.

Là où chantent les écrevisses

Pour une fois, le titre du roman originel aura été respecté, where the Crawdads sing… Il paraît que ce roman, paru en 2018 (et en 2020 pour la traduction française) fait partie de la liste de lecture conseillée par duchesse de Cornouailles, bien que cette publicité soit peut-être de nature à faire reculer certains… Ce serait dommage, car ce roman, traduit par Marc Amfreville est à la fois prenant et divertissant. Sans doute avant tout à cause de la personnalité attachante de son héroïne, Kya, Mademoiselle Clarck, la fille du marais. Deux histoires s’y déroulent en parallèle, la vie de Kya, abandonnée par sa mère, avec son père alcoolique, dans une cabane en bois, dans les marais, et une enquête sur un meurtre survenu dans la région. La jeune fille va se retrouvée inculpée pour ce meurtre, de son ancien petit ami, un homme volage, qui a en fait profité de son innocence. Bien sûr, je ne vous dévoilerai pas la fin, mais l’histoire est vraiment bien ficelée ! En plus, elle devrait plaire aux écologistes et aux amis de la nature. L’auteure Delia Owens, est une écrivaine et zoologiste américaine née en 1949, ce qui rend les descriptions de la faune des marais et du littoral instructives et véridiques. Le roman se situe en Caroline du Nord, près d’une petite bourgade fictive, appelée Barkley Cove. Une carte jointe au livre permet d’ailleurs au lecteur de se repérer dans ce pays imaginaire et réel à la fois.

L’automne approchait ; les pins ne l’avaient sans doute pas remarqué, mais les sycomores, oui. Des milliers de feuilles dorées illuminaient des ciels gris ardoise. Tard un après-midi après le cours, Tate s’attardait alors qu’il aurait déjà dû être parti.; Kya et lui étaient assis sur un tronc d’arbre dans les bois.

Finalement Camilla avait sans doute raison pour le livre….

Les Miracles d’Alain-Fournier

Trois livres sur la table cette semaine, tous sur le même auteur, Henri Fournier, devenu par ajout d’un trait d »union hautement symbolique Alain-Fournier, non plus état civil, mais « le » romancier par excellence, puisque Le Grand Meaulnes est, à ma connaissance, le deuxième roman de langue française le plus lu dans le monde, derrière Le petit prince !  fournier-livres

Peut-être serait-il sage de commencer par le plus ancien, Miracle, publié en 1924. cet exemplaire date quant à lui d’une réédition de 1938. Il regroupe toutes les publications de Alain-Fournier antérieures au Grand Meaulnes, poèmes, nouvelles, souvent parus dans des revues littéraires. Toute la cruauté de Meaulnes, capable d’abandonner sa jeune femme après leur nuit de noces y est déjà présente, et pas seulement les prémices du pays mystérieux et des bonheurs simple de la campagne… Ainsi la nouvelle intitulée Le Miracle des trois Dames, qui commence de manière anodine par une conversation de salon réunissant trois femmes dans un petit village, et se termine par la vision de la sœur de l’une d’elle, déshabillée publiquement par son amant, pour cause d’infidélité ! « Mais lui, savait depuis la veille qu’ « il n’était pas le premier » : fou de colère, il a pris avec lui des garçons et des filles pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabitée. Quand l’enfant est arrivée, on l’a déshabillée et battue, puis enfermée à clef. Les filles ont ameuté les passants. » Voilà un passage, qu’une lecture hâtive du Grand Meaulnes ne laisserait pas présager, et pourtant tout est bel et bien là, caché, dans ce roman que d’aucuns ont pris pour un ouvrage destiné à la jeunesse ! D’ailleurs, Fournier, dans une lettre à Rivière déclarait : « Seules les femmes qui m’ont aimé peuvent savoir à quel point je suis cruel. » Le livre vaut aussi par cette remarquable préface de Jacques Rivière, beau-frère de Henri Fournier, condisciple de khâgne au lycée Lakanal, qui y explique l’élaboration du roman, depuis ses prémices jusqu’à son achèvement. Lire ces pages est bien plus utile à l’apprenti écrivain que de surfer sur le net, pour parcourir des blogs de « conseils aux auteurs débutants ». Reste à savoir si cela fonctionne pour le commun des mortels, sans le génie d’Alain-Fournier… Mais soulever un coin du voile pour donner une meilleure compréhension du texte n’est pas le seul mérite de Miracles. C’est également un extraordinaire témoignage sur la personnalité tourmentée d’ Henri Fournier. Les dernières pages, qui retracent sa fin tragique en septembre 1914, quelques jours seulement après la mort de son ami Charles Péguy sont émouvantes. Nous sommes sans doute aujourd’hui en droit de nous interroger: Le lieutenant Fournier a-t-il trouvé la mort à cause de la sottise de son capitaine va-t-en guerre, qui n’a pas tenu compte des avertissements de ses subordonnés et à conduit sa troupe en ordre serré sous les balles allemandes, contrairement à tous les enseignements tactiques ? Ou bien, Fournier, comme Péguy, est-il tombé en portant ce ridicule pantalon rouge garance, qui désignait nos soldats comme des cibles idéales au début de la guerre (la tenue bleue gris n’arrivera qu’à partir de 1915) ? Combien de jeunes français sont tombés à cause de cette sotte impréparation ? Mais peut-être que cette fin était inéluctable. Alain-Fournier n’avait-il pas déclaré à Jacques Rivière, à propos de la guerre : « Je sais,…, qu’elle est inévitable et que je n’en reviendrai pas ».

Joseph von Eichendorff – Dernier retour

Si vous pensez qu’un poète est forcément maudit, comme Baudelaire, Poe, ou Rimbaud, alors Eichendorff  (1788-1857) en est le parfait contre-exemple ! Né dans une famille  noble et aisée, il passe sa plus tendre enfance dans le magnifique domaine de ses parents, Lubowitz, la « demeure enchantée de l’enfance », comme la qualifiera le critique Philippe Giraudon. Plus tard, certes, le domaine sera vendu et Eichendorff devra travailler comme fonctionnaire dans différents ministères , mais toujours sa poésie le ramènera, avec un peu de nostalgie, à sa jeunesse et à la beauté de la nature. Pour lui, point de place pour l’été et la maturité. Sa poésie reste printanière et empreinte de jeunesse. On a pu dire qu’il passe dans ses poèmes de la jeunesse à la mort, sans autre intermédiaire que sa rêverie. Certaines de ses pages les plus poétiques sont écrites en prose, comme celle-ci : eichendorff« Ainsi, plongé dans ses pensées, il s’avança longtemps encore, quant à l’improviste il se retrouva devant un vaste étang tout entier entouré de grands arbres. La lune, s’élevant à cet instant au-dessus des cimes, illumina violemment une vénus de marbre, qui se dressait là, sur un rocher, tout près de la rive, comme si la déesse venait à peine d’émerger des ondes…»  Alors, pourquoi ne pas toujours avoir à portée de la main, dans le vide poche de votre voiture, ce petit livre paru aux éditions LA DIFFÉRENCE-ORPHÉE  en  1989 (on le trouve en occasion). 

Les mémoires du maréchal de Tourville – Tomes 1, 2, et 3

Voici un livre publié en 1742 à Amsterdam, en Français. Une parution donc posthume puisque Anne Hilarion de Costentin, comte de Tourville, vice-amiral et maréchal de France, est né le 24 novembre 1642 à Tourville (d’après la préface de ses mémoires, alors que Wikipédia le donne né à Paris) et mort le 23 mai 1701 à Paris. Curieusement, ces mémoires sont écrites comme la guerre des Gaules de Jules César, puisque l’auteur y apparaît à la troisième personne… Comme on peut s’y attendre, on trouvera dans ces trois volumes une description détaillée des campagnes navales du Roi Louis XIV, où le maréchal de Tourville se couvrit de gloire, mais, à part pour les historiens, ce n’est peut-être pas là le côté le plus distrayant de ce livre. En effet, ces mémoires nous renseignent aussi sur les aventures galantes de Tourville et sur les mœurs du XVIIe siècle. Époque étrange, où les femmes de l’aristocratie sont à la fois soumises à l’autorité de leur père et de leur mari, et à la fois audacieuses et libérées. Le Tome 1 donne d’emblée le ton, puisque le jeune Tourville y est dépeint ainsi :  » sa taille et sa personne étoient mieux faites que celles de ses frères et sa beauté l’emportoient sur celle de ses sœurs ». De ce premier tome, nous retiendrons cette anecdote fort amusante. Trois de ses sœurs étant à marier, le marquis de Gouville, riche parti du voisinage, exigea de venir faire son marché et de choisir parmi les trois filles. Piquée par la grossièreté du procédé, l’aînée accepta le marché et fit déguiser son jeune frère, alors âgé de dix ans, en jeune fille. Le prétendant s’y laissa prendre et déclara à leur mère que, si la cadette n’était pas si jeune il n’hésiteroit point à lui donner la préférence ». La beauté de ce blond aux yeux bleus, presque féminin, mais d’un courage et d’une vigueur peu commune, contribuera a lui attirer bien des aventures galantes, et à faire douter ses camarades soldats de son courage et de ses capacités, jusqu’à ce qu’ils l’aient vu, sabre d’abordage en main, semer la terreur sur les ponts des vaisseaux ennemis.

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Transportons nous donc, grâce au tome 2,  en 1666, année où Tourville n’est encore qu’un jeune chevalier de l’ordre de Malte, et sert la cité de Venise en commandant un de ses vaisseaux chargé de la protection du trafic maritime contre les corsaires turcs. Après une rude bataille où le navire a été endommagé, Tourville fait escale le 1é décembre 1666 à  Zante, un comptoir de la république de Venise situé sur une île de la mer ionienne, et sous l’autorité du Provéditeur, sorte de gouverneur. Il va y passer l’hiver, attendant que son navire soit radoubé. Il est logé avec un autre officier dans la forteresse du gouverneur, un homme à la santé fragile et souvent malade mais marié à une jeune et jolie femme, qui a remarqué l’arrivée du jeune officier… « Un jour sortant de la chapelle du fort on lui jetta dans son chapeau, qu’il tenoit à la main, un billet… », une vieille femme vient chercher sa réponse près du bénitier . Le lendemain, un autre billet lui annonce une visite dans son appartement pour le soir même. « Enfin cette heure si désirée arriva… il y vit entrer un jeune homme d’une beauté qui le surprit », et qui n’est autre que la jeune femme déguisée.   Elle le renseigne sur ses relations conjugales : « nous couchons rarement ensemble : mais la jalousie le porte à venir souvent de nuit me trouver dans mon lit, croyant peut-être me surprendre en faute; outre cela il a une femme qui couche dans ma chambre pour veiller à mes actions ».  La jeune femme a donc profité de ce que son mari était malade et a revêtu les habits de son jeune frère. Quant au chevalier, il n’a plus qu’à saisir sa bonne fortune ! « Le chevalier de Tourville épris de sa beauté, touché de sa démarche et de ses sentiments pour lui, y répondit avec toute la reconnaissance et le retour que peut suggérer un bon cœur… »  . La situation est d’autant plus cocasse que « le mari sembloit augmenter chaque jour d’amitié pour lui ». L’hiver se passa donc de manière fort agréable pour le chevalier qui ne reprit la mer qu’au mois de mai. Le tome 3 est quant à lui plus exclusivement consacré aux guerres navales de Louis XIV. 

Des boutiques obscures à l’encre sympathique…

Près de quarante années séparent le roman Rue des boutiques obscures, Prix Goncourt 1968 du  dernier roman de Patrick Modiano Encre sympathique. Pourtant ces deux livres sont étroitement connectés. Par les personnages tout d’abord. Hutte, le patron de l’agence de recherches privées tout d’abord. Il part en retraite à Nice au début des boutiques, laissant les clés à ce jeune homme désemparé, rebaptisé Guy Roland,  qui ne connaît plus son nom.

— Eh bien voilà, Guy… C’est fini…, a dit Hutte dans un soupir

Dans l’encre sympathique, on retrouve le même Hutte. De nouveau, il propose au même jeune homme un dossier à éclaircir, retrouver une femme, une certaine  Noelle Lefebvre. Et cette fois le détective semble bien guéri de son amnésie, puisqu’il se nomme, nom plus Jimmy ou Pedro Mc Evoy, mais Jean , tout simplement.  Une recherche là aussi, avec en permanence un souvenir en filigrane, que l’on sent présent dans les recoins de sa mémoire mais qui ne veut pas apparaître au grand jour. Dans les deux romans, c’est en Italie, à Rome, que tout pourrait se dénouer. 

— Et puis, il me fallait tenter une ultime démarche : me rendre à mon ancienne adresse, rue des boutiques obscure, 2.

La fin d’encre sympathique laisse plus d’espoir, mais avec un étonnant retournement de perspective, puisque l’enquêteur privé, Jean, a retrouvé par hasard Noëlle, dans la galerie d’art d’un photographe, à Rome justement. L’auteur prend alors dans les dernières pages le partir de s’identifier à cette femme. Elle reconnaît dans Jean, le jeune homme qui se pressait contre elle, le soir dans le bus d’Annecy qui le ramenait au pensionnat. A moins d’une ultime dérobade, le dénouement semble proche :

— Demain, ce serait-elle qui parlerait la première. Elle lui expliquerait tout.

Quant à la Via delle Botteghe Oscure (« Rue des Boutiques obscures ») , elle existe bel et bien à Rome. Elle relie la via dell’Aracoeli à la piazza Calcari.

Une femme en contre-jour

Une biographie romancée de Vivian Maier, écrite par Gaëlle Josse, maintenant disponible aux éditions J’AI LU.

Il y a bien des façons de découvrir ce texte qui n’est pas seulement réservé aux amateurs de photographie, mais aussi à tous ceux qui aiment les âmes simples, pour reprendre le titre du livre de Pierre Adrian. L’histoire de la découverte posthume du travail de celle à qui l’on accorde maintenant le titre de photographe est bien connue et a été popularisée par le film Finding Vivian Maier de John Maloof et Charlie Siskel, sur lequel d’ailleurs la romancière s’est appuyée pour rédiger ce texte. Pourtant, Vivian Maier aura passé sa vie sous l’étiquette « domestique », ou « nurse », gardant son travail photographique pour elle-même… Pour elle-même ? Pas sûr car dans ses dernières années d’activité, elle ne pouvait plus se permettre de développer ses films et de tirer ses photos, faute d’argent et de chambre noire. Certes, c’est une manne financière pour son découvreur, John Maloof, qui a racheté pour 400 dollars l’essentiel du stock, abandonné dans un garde meuble. Gaëlle Josse nous dévoile d’ailleurs tout l’aspect économique de cette découverte, et cette reconnaissance bien tardive, car le milieu de la photo l’a au début bien dénigrée, ou tout au moins minimisée, avant de se voir obligé de se joindre au concert de louange venu tout simplement du public. Certes, la plupart des informations rassemblées dans ce livre sont déjà connues des amateurs de photo, mais il est agréable de les trouver rassemblées sur papier, et qui plus est, rédigées par une plume aussi légère et sensible. En outre, le mérite de l’auteure est d’avoir compris combien Vivian Maier était habitée par la photographie, et c’est sans doute cela qui en fait une véritable artiste, bien plus que certains de nos soit-disant artistes contemporains, plus habités par la valorisation de leur ego et de leur image que par leur relation à leur œuvre. Au fil des pages, on comprend que Vivian est parfaitement consciente de la qualité de son travail, et aussi ans doute du fait qu’elle ne sera jamais reconnue… « Plus de salle de bains à transformer en chambre noire, pas d’argent pour faire tirer son travail. Sa seule mémoire pour l’abriter. En cela réside peut-être ce qu’il y a de plus poignant, de plus terrible, de plus fascinant dans cette vie malmenée. Cette dignité, ce désir intact, cette volonté face aux contraintes, aux violences du réel. » Mais le hasard d’une vente aux enchères aura changé son destin, si on peut ainsi qualifier une célébrité posthume ?