Le convoi 77 – Du soleil sur la joue (suite)

Retour aujourd’hui sur le petit livre de Marilyn Sachs, Du soleil sur la joue, aux éditions du père castor, et surtout sur les graves questions que soulèvent la lecture de cet ouvrage. D’après le livre, l’arrestation des parents de Nicole Nieman (en fait Fanny Krieger) se  déroule en novembre 1943. On apprend que les hommes ont été séparés des femmes, mais pour quelle destination ? Sans doute pour le camp de Drancy, qu’on a pu appeler plaque tournante de la déportation des juifs de France. Ce camp, dirigé par l’ignoble Alois Brunner,  a été opérationnel d’août 1941 à août 1944. Dans les derniers jours de 44, Brunner accélère les rafles d’enfants, et fera partir de Drancy un dernier convoi, le convoi 77.  Un site remarquable et une association existent pour perpétuer la mémoire de ces personnes tragiquement disparues : https://convoi77.org/ . Un site formidable, qui permet aux lycéens de participer à ce travail de mémoire, en rédigeant notamment des biographies de disparu(e)s. Dès lors, nous pouvons nous demander si la mère et la petite sœur de Fanny, n’auraient pas été acheminées vers Drancy, où elles auraient attendus, pour être finalement emmenées vers Auschwitz dans ce dernier convoi ? Le site internet nous permet de rechercher les noms des déporté(e)s. Le plus troublant c’est qu’on trouve sur cette liste une Lucie Krieger, âgée de 12 ans, qui pourrait être la petite sœur de Fanny,  mais c’est peu probable car le lieu de l’arrestation n’est pas Aix-les-Bains mais Saint Sauvant. Il est donc vraisemblable que la famille de Fanny a été déportée bien avant cette date et n’a pas séjourné si longtemps  à Drancy.  Peut-être l’association de Savoie des déportés internés et familles des disparus (ADIF) aurait-elle des renseignements ? Une autre recherche sur le site de la FMD, fondation pour la mémoire de la déportation, n’a rien donné, pas plus que celle sur le site du mémorial de la shoah, qui donne pourtant 19 personnes portant ce nom.  Pour que cette recherche ne sois pas vaine, je souhaiterais ici rendre hommage à ces deux petites filles disparues, Nina et Georgette Krieger, qui ont fait partie du convoi 77. : http://ressources.memorialdelashoah.org/zoom.php?q=id:p_193475&marginMin=0&marginMax=0&curPage=0

 

 

 

Du soleil sur la joue (A pocket full of seeds)

Par quel mystère une poche pleine de graines peut devenir « du soleil sur la joue » ? Il faudrait le demander aux éditions du père Castor où se titre, écrit en 1973 par la romancière américaine Marilyn Sachs (1927-2016)  a été traduit en 1980, par Rose-Marie Vassalo, traductrice et auteure elle-même. A l’heure où l’antisémitisme refait son apparition dans notre pays, ce livre devrait être dans toutes les bibliothèques. D’ailleurs le succès de ce petit livre ne se dément pas depuis des années. Il est même disponible aujourd’hui sur Kindle. Le livre raconte très sobrement, la vie d’une petite fille juive, dont la famille habite dans les environs d’Aix-les-Bains. Je dois dire que c’est la localisation géographique de ce roman pour la jeunesse qui m’a attiré quand j’ai feuilleté ce livre qui dormait depuis une trentaine d’années dans notre bibliothèque. En écrivant ces lignes ce matin, je peux voir le lac du Bourget par la fenêtre du salon. Au début du livre, nous sommes en 1944, Nicole est pensionnaire dans une institution de jeune fille, dirigée par Mademoiselle Legrand,  qui a accepté de la cacher à l’occupant. Un flash-back nous ramène en 1938. Les parents de la petite Nicole sont marchands ambulants sur les marchés de Savoie. Toujours sur les routes, ou plutôt dans les trains, car ils ne possèdent pas de voiture, ils ont dû confier leur deux petites filles Jacqueline et Nicole à un couple « sévère mais pieux », les Durand, fromagers de leur état. Dès les premières pages, le livre fleure bon la Savoie : « Tome de Savoie, reblochon, gruyère , ou camembert » (Mrs Sachs s’était bien documentée). Enfin, un jour, les petites filles peuvent enfin habiter avec leurs parents :  » Quelle déception, en entrant dans l’appartement de l’Avenue du petit-port ! Il y avait quatre pièces, plus une minuscule et sseedsombre cuisine… Jacqueline n’y fit pas attention. Elle se mit à sauter    à pieds joints sur le grand lit à deux places que nous devions partager… »  Dès les premières pages, on est touché par la sobriété, naïveté presque, des propos de « Je », la petite fille Nicole Nieman, et la façon détachée, simple et enfantine, dont elle nous raconte ces années, comme pour ne pas se laisser attendrir par ses souvenirs. Une chroniqueuse du livre, dans le New-York Times du 4 novembre 1973, avait fort injustement reproché à Mrs Sachs de ne pas assez s’identifier avec Nicole. Je ne trouve vraiment pas que cette critique soit justifiée.  Il n’y a simplement aucun sentimentalisme dans ce livre, ce qui renforce encore l’horreur de la shoah qu’il dénonce, simplement, en décrivant des faits. En 1941, Aix-les-Bains est encore en zone libre ; les petites filles ne sont pas contentes de voir tous ces réfugiés envahir leur ville, mais les parents en accueillent souvent chez eux, le temps qu’ils trouvent un logement. L’approvisionnement devient difficile, M et Mme Nieman manquent de marchandises à vendre. La vie reprend, jusqu’en septembre 1943, où les Allemands envahissent Aix-les-Bains.  Monsieur  Nieman, menacé,  songe à passer en Suisse   (Genève n’est qu’à 50 km à vol d’oiseau du lac du Bourget), mais hélas, il  y renonce au dernier moment.  « Dans quelques mois tout sera terminé. Tu as entendu cette émission de la BBC l’autre soir ?  Les alliés sont en Italie. Pour quelques mois de plus, pourquoi partirai-je? »  Peut-être devinez-vous la suite ? Nicole sera la seule rescapée de la rafle de novembre 1943. Mrs Sachs a déclaré plus tard avoir écrit ce roman d’après les souvenir d’une de ses meilleures amies. La petite Nicole Nieman s’appelait en fait Fanny Krieger et le livre lui est dédié. Fanny avait donc pu traverser l’Atlantique et faire sa vie aux Etats-Unis ?  On aimerait tellement en savoir plus sur la vie réelle de cette femme, mais le livre refermé garde ses secrets, et ce n’est pas son moindre charme… Cet ouvrage m’a fait penser à une version enfantine du livre de Françoise Frenkel, Rien ou poser sa tête, préfacé par Patrick Modiano. Il m’a donné envie d’en savoir plus sur la déportation des juifs en Savoie. Comment de telles choses ont-elles pu arriver ici, près du lac, sous la dent du chat, montagne emblématique qui se dresse sur la rive Nord ? J’ai appris que jusqu’en 1942, les juifs avaient été inquiétés du fait du gouvernement de Vichy. Il y avait même un camp au village de Ruffieux, à une dizaine de kilomètres au nord du lac. Le préfet de Savoie avait même fait déporter une soixantaine  de prisonniers… Puis vint une période de répit, paradoxalement grâce à l’occupation italienne de la Savoie. Nos amis transalpins n’étaient pas antisémites. Malheureusement tout change à partir de 1943, lorsque les Allemands remplacent les Italiens. En tout plus de 400 personnes auront été déportées vers les camps de la mort dans cette région. Merci à ce petit livre de réveiller notre devoir de mémoire. 

 

Un chemin en Cornouailles (The fox in winter)

Encore un (vieux) petit livre du père Castor, écrit en 1980, il y a donc quarante ans par l’écrivain anglais John Branfield et traduit en français en 1985. Le livre est toujours disponible aujourd’hui, ce qui atteste de ses qualités. Si on oublie le décors, certes magnifique, des côtes sauvages de Cornouailles, où les vieux fermiers, Lettie et Tom Treloar continuent d’habiter, à quatre-vingt-dix ans, il reste un thème universel, celui de la vieillesse et de l’isolement. L expérience de l’épouse de l’auteur, infirmière de son état, donne à cet ouvrage un ton de vérité, parfois d’ailleurs difficilement soutenable pour de jeunes lecteurs. Le personnage de l’infirmière, Nancy, lui doit certainement beaucoup, mélange de compassion, mais aussi d’autorité et de détachement dans la gestion des malades qui lui sont confiés par le service de santé. A sa suite, sa fille Frances, qui termine ses études secondaires, va rencontrer Monsieur Treloar, à la faveur d’un devoir scolaire, et se prendre d’amitié pour ce vieil homme, rusé et bourru, mais si attachant. Le Renard en hiver, c’est certainement lui, symbolisé par le renard du jeu du renard et des oies, auquel il initie la jeune fille.  Un livre qui évoquera des bons et aussi des mauvais souvenirs à ceux qui ont accompagné un proche à l’hôpital, ou bien assisté leurs parents dans la vieillesse, écrit sans concession. Les travers foxde la famille de Tom, préoccupée uniquement par l’héritage, soupçonnant Nancy et sa fille de soigner le vieux couple par intérêt, sont là aussi pour ne pas oublier toutes les facettes de l’humain, bonnes ou mauvaises. Mais Frances assistera le vieil homme presque jusqu’à la fin :  » Durant quelque temps, Nancy passa tous les soirs à la ferme pour aider M. Treloar à se mettre au lit ». Si le thème de la complicité entre un vieil homme et une jeune fille est récurrent dans la littérature, il faut reconnaître qu’il est ici remarquablement traité.

Le cercle de pierres (Country of broken stones)

Paru en 1980 pour la première fois (en anglais) et traduit en français en 1990, ce livre de poche (du père Castor) de près de 500 pages est devenu un classique de la littérature pour la jeunesse et a été réédité depuis. Son auteure américaine, Nancy Bond, est née en 1945. L’action se situe ici dans le nord de l’Angleterre et plus précisément dans le Northumberland, bordé par les restes du mur d’Hadrien. Edward Ibbetson, auteur de roman policier, veuf, a deux enfants adolescents, Martin et sa petite sœur Pennie (quatorze ans). Il s’est remarié avec une archéologue divorcée, Valérie Prine, elle-même mère de trois enfants, la petite Lou, huit ans, et les jumeaux turbulents Luke et Mark, douze ans. Cet été là, Valérie assiste Sir Kenneth sur le chantier des fouilles de Sulpitium, place forte en ruines du mur d’Hadrien. Toute la famille loge dans le sinistre manoir de Wintergap, appartenant à l’Université, ainsi que les terres attenantes, mais les fermiers Robson, chassé de leurs terres par ce chantier ne voient pas cela d’un bon     œil et vont multiplier les embûches pour faire échouer cette campagne de recherches archéologiques. L’intrigue est bien bâtie, mais cela suffit-il à expliquer le succès constant de ce livre, où les ados n’ont même pas de téléphone portable et les enfants pas de consoles de jeux ? stone Le principal intérêt de cet ouvrage est plutôt, à mon avis, la vie d’une famille recomposée, avec les tensions inévitables entre les deux blocs, Ibbetson et Price, qui ne demandent qu’à se reconstituer au moindre souci. Ce sujet brûlant fait de ce petit livre une lecture conseillée pour beaucoup d’enfants qui vont se retrouver dans les problèmes de la principale héroïne, Pennie. À cette problématique actuelle, se rajoute le souci pour une femme, Valérie, d’assumer pleinement sa vie professionnelle, parfois avec cran et un égoïsme nécessaire, et aussi tout ce que cela implique pour Ted, son mari, qui a trop tendance à se plonger dans son écriture en oubliant sa famille…  C’est d’ailleurs pour ces raisons que Valérie s’est séparée de son premier mari Brian. La vie professionnelle de Valérie ne surcharge t’elle pas Pennie de tâches ménagères et de la surveillance de la petite Lou ?  Ce sont ces relations compliquées, mais où l’amour finit par triompher, qui font toute la richesse de ce livre, qui reste une « belle lecture », très actuelle, même pour des « grandes personnes » !     

La chambre sourde d’Isabelle Hausser

Les livres ont souvent des destinées curieuses. Celui-ci était resté oublié plus de vingt ans sur une étagère de ma bibliothèque (il est paru en 1998 aux éditions de Fallois) et son auteure, Isabelle Hausser, née en 1953, est l’épouse d’un diplomate qu’elle a accompagné dans ses différents postes. Ils ont notamment été à Moscou de 1987 à 1991, où elle exerçait également des fonctions diplomatiques aux côtés de son époux, ambassadeur. C’est dire que ce livre qui se situe à l’époque de Boris Eltsine, et plus précisément à l’époque de son élection en 1991. Ceux qui ont connu la Russie de cette époque seront frappés par le réalisme des descriptions, les appartements communautaires où s »entassaient plusieurs familles, la médiocrité des restaurants d’état, les odeurs de choux et les relents douteux des cages d’escalier, les rues sales et mal entretenues qui se transforment en bourbier au premier orage… Bien sûr, en tache de fond le lecteur voit se dérouler l’activité de l’ambassade de France, et plus précisément la vie de l’ambassadeur, personnage certes imaginaire, nommé Gabriel, et de sa femme Tatiana, française d’origine Russe, travaillant à l’ambassade dans le domaine culturel, qui est finalement le personnage central du livre.  » Tatiana était une jolie femme, à la fois intelligente et sans prétention, d’humeur égale. Elle aurait sans doute poursuivi avec brio sa carrière professionnelle. Elle y avait pourtant renoncé en l’épousant et s’était contenté de ses rôles d’épouse et de mère… Tatiana était une véritable ambassadrice, attentive et élégante, cultivée et charmante ». Mais que se cache-t-il vraiment derrière cette façade si lisse. Le démon tentateur, en la personne d’un entremetteur, Vinogradov, probablement issu du KGB, et reconverti dans les affaires va proposer à Gabriel de le découvrir, en lui faisant lire d’abord son propre dossier établi par le KGB, puis celui de son épouse… Les diplomates et le personnel sont en effet l’objet d’une surveillance constante, ce qui a nécessité la construction dans l’ambassade de France d’une chambre sourde, à l’abri des écoutes. Au fil de sa lecture Gabriel va découvrir les véritables dessous de sa rencontre avec sa femme en Russie soviétique, et plus particulièrement de cette nuit du 20 juin 1979, où Tatiana s’était donnée à lui avec fougue, pour la première fois. Pourra-t-il encore après ces révélations conserver son amour pour sa femme, son amitié pour l’ambassadeur d’Allemagne Arno, personnage séduisant mais aussi cynique ? La chambre sourde est un très beau livre, plein de mystère, et aussi un roman de l’amour conjugal. Si vous n’avez pas l’édition originale, le livre a été réédité en livre de poche, impossible de manquer cette occasion…

Éloge de la promenade

Cette activité est aujourd’hui un peu délaissée par nos (jeunes) contemporains; rien à voir avec le shopping en ville, car une bonne promenade doit avant tout être « gratuite » !   Certes, raconter que vous vous êtes promené attirera moins les like sur votre page Facebook qu’une séance de wake-board ou un vol en delta plane, mais pourrait vous aider, en cette période de pré rentrée hasardeuse à retrouver un peu de calme intérieur. La promenade garde ses adeptes, souvent de nature plus contemplative, ou un tantinet introverti, car nous ne parlons pas ici de la promenade de groupe après un bon déjeuner familial, censée favoriser la digestion.    Elle est donc particulièrement appréciée des écrivains. Le mot même, promenade, nous fait immédiatement penser au maître Robert Walser, auteur du livre éponyme, véritable mode d’emploi pour une promenade réussie , par les enrichissements inattendus qu’elle nous procure et qu’il faut savoir saisir, entraperçus par dessus une haire ou une fenêtre entrouverte. Loin du voyeurisme, car le promeneur ne s’est pas attardé, ses scènes se poursuivent dans l’esprit du promeneur en autant d’histoires imaginaires, au rythme de la marche.    N’est-ce-pas l’alternative entre le côté de chez Swann (ou de Méséglise) et celui de Guermantes, qui ouvre la Recherche par le choix d’un itinéraire de promenade ? Songeons aussi à Ernst Jünger et sa promenade quotidienne, souvent accompagnée de sa femme, dans les bois de Willflingen; promenades qui fournissent bien des matériaux, herboristes ou entomologistes que l’on retrouve dans son journal. Une fois le but de la promenade choisi, il vous faudra encore décider de votre rythme de marche, et de l’horaire. Walser pouvait marcher quarante kilomètres par jour, durant ses randonnées, mais il est tout aussi agréable de flâner, le soir quand la nuit tombe et que les chauve-souris commencent leur ballet nocturne. Une belle promenade inutile, il en reste toujours quelque chose….IMG-20200607-WA0009

La dernière chasse – Jean-Christophe Grangé

Paru en 2019 dans le livre de poche, ce roman de Grangé transporte le lecteur dans la forêt noire, à cheval entre l’Allemagne et la France, selon une recette qui a fait ses preuves avec les célèbres rivières pourpres, le romancier plante là un décors fantastique, sapins noirs et brumes entourant des petites routes perdues, dans lequel vont évoluer ses personnages ; et quels personnages !!! Les lecteurs qui avaient adoré les rivières pourpres vont en effet avoir le plaisir de retrouver le commandant Niemans, revenu du royaume des ombres, et accompagné de son ancienne élèves à l’école de police, le lieutenant Ivana Bogdanovic, d’origine croate, au passé aussi cabossé que Niemans lui-même. Le commissaire Niemans n’est pas sorti indemne de son ultime duel dans les eaux glacées, avec la meurtrière psycopathe de Guernon, mais le policier a survécu à ses blessures, physiques et psychologiques. Placardisé aux affaires spéciales ou ésotériques, le voilà lancé sur la piste d’un mystérieux tueur qui éviscère ses victimes selon les rites de la chasse, à courre, ou plus spéciale encore, la pirsch, véritable duel entre chasseur et gibier. On se prend au jeu ! Décidément, pas la peine d’aller en scandinavie à la recherche du dernier polar suédois ou islandais quand on peut se plonger dans « la dernière chasse ». Du travail d’orfêvre, qui montre que Jean-Christophe Grangé, né le 15 juillet 1961 à Boulogne-Billancourt, n’a pas perdu la main.

Angélus de François-Henri Soulié

Un livre de 500 pages dans la collection 10/ 18, le format idéal pour les vacances. Ce roman de F-H. Soulié nous plonge en plein moyen âge, très précisément en 1165, en Occitanie, quelque part entre Narbonne et Carcassone. On a parlé à propos de ce roman du Nom de la Rose, d’Umberto Eco, et le livre soutient la comparaison avec cette référence inoubliable. Une série de crimes à la mise en scène macabre entache deux abbayes voisines, et les victimes appartiennent toutes aux imagiers, les ouvriers de l’atelier du tailleur de pierre Jordi de Cabestan. Les coupables tout désignés sont bien sûr les Cathares, et plus particulièrement la communauté de Dame Aloïs à Narbonne; Un jeune chevalier, Raimon de Termes, qui vient juste d’être adoubé par le vicomte de Trencavel est mandaté pour protéger les moines et enquêter, mais Jordi et Aloïs entendent également découvrir le coupable… Les références historiques sont très fouillées, et le langage même dans lequel est écrit le roman emprunte à l’Occitan ancien et au vieux Français. L’abbaye de La Grassa fait bien sûr songer à l’Abbaye Sainte-Marie de Lagrasse, ancien monastère bénédictin jusqu’à la révolution ; l’abbaye de Saint Hilaire existe bien, de même que le village de Fabreza. L’auteur a donc choisi d’implanter son intrigue dans le cadre réel de l’Occitanie médiévale et l’intrigue y gagne en réalisme. Les intrigues politiques de l’époque, lutte de pouvoir entre Rome, représentée par L’Archevêque, les nobles locaux, sont la toile de fond sur laquelle se déroule cette triple enquête, ma foi passionnante !

Abbaye Sainte Marie de LaGrasse

La panthère des neiges – Tesson vs Matthiessen

 

Le livre culte de Peter Matthiessen (1927-2014), le léopard des neiges, ayant été chroniqué dans ce blog dès sa création, il paraissait nécessaire de s’intéresser à son homonyme français, paru chez Gallimard en 2019, lancé à la grande librairie, et même diffusé dans les super marchés. On lui souhaite le même succès qu’au livre de Matthiesssen.panthere

Sylvain Tesson n’a d’ailleurs pas pu ignorer son prédécesseur, qui lui n’a pas vu la panthère, l’Once. Il faut dire que Matthiessen n’était pas parti avec un photographe animalier professionnel comme Vincent Munier, chef de l’expédition, mais avec un zoologue George Schaller, lui ausssi évoqué par Tesson dans son livre. Matthiessen a exploré la région à une époque où le transport routier ne facilitait pas la traque ; il se déplaçait à pied la plupart du temps, alors que l’expédition de Munier et Tesson roule en jeep, même si la route de Zadoï est défoncée. Comme Mathiessen, qui était parti pour oublier la mort de sa femme, confiant son fils à un couple ami, Tesson évoque, avec moins de discrétion, dans le chapitre l’amour dans la forêt, une femme aimée dont le souvenir le poursuit. Il confie au lecteur ses souvenirs, son amie, éleveuse de chevaux dans les Landes, «  lisait dans les buissons, elle comprenait les oiseaux,…. L’intelligence de la nature féconde certains êtres sans qu’ils aient accompli d’études. »,   et plus loin «  Si je croisais la bête, mon seul amour apparaîtrait, incorporé à la panthère. »

Dans le chapitre intitulé la première apparition, qui retrace la première rencontre avec le fauve, Tesson convoque Mattthiessen, et règle ses comptes, plutôt durement, avec celui qui répondait « non, n’est-ce pas merveilleux » quand on lui demandait s’il avait vu le fauve. Tesson lui répond : « Eh bien non, my dear Peter, ce n’était pas merveilleux. Je ne comprenais point qu’on pu se féliciter de déconvenues. C’était une pirouette de l’esprit.» Il va même jusqu’à qualifier Le léopard des neiges de livre labyrinthique !

Pourtant, il y a, à mon avis, plus de poésie cachée et de sérénité dans le livre de Matthiessen que dans celui de Tesson, toujours un peu excité, avec ses effets de manche. Si je ne pouvais mettre qu’un livre dans mon sac à dos, c’est celui de Matthiesen que je choisirais.  Un autre emprunt ? On retrouve dans ce livre le plaisir désuet des cartes tracée au crayon comme celles de Mathiesssen. Tesson nous a gratifiés d’un croquis de la région du Qhingaï, au pied des monts Kunlun, au nord de Lhassa. Mais ne boudons pas notre plaisir. Sylvain Tesson écrit bien. Il a le génie de l’aphorisme de la phrase choc, de l’expression étonnante, qui rapproche deux choses de nature intrinsèquement différente. De l’humour aussi, certes un peu grinçant : « Le Dieu de la Genèse (dont les propos avaient été recueillis avant qu’il ne devint muet) ». Au fil des pages, les voyageurs gagnent Zadoï, dans la haute vallée du Mékong, là où le fleuve prend sa source, puis rejoignent les massifs à la recherche de la panthère, au pieds des monts Kunlun. De magnifiques descriptions « Le grand corps du Tibet était couché malade dans l’air raréfié », et des heures passées à observer «  L’affut était une prière, en regardant l’animal, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal », car comme le disait Héraclite « la nature aime à se cacher » . Jusqu’à la première apparition (il y en aura trois) : « Un gros chat avec des tâches jaillissait du néant pour occuper son paysage. »  Un passage toutefois semble vraiment idiot, pour dire le mot. Il s’agit de l’adresse aux loups de France : « Loups ! Ne restez pas en France, ce pays a trop de goût pour l’administration des troupeaux… » S’il y a un pays où les loups déjeunent grâce aux contribuables français et européens, et où il faut une autorisation préfectorale pour un seul tir, c’est bien le nôtre. Donc au contraire, le loup malin doit venir en France pour profiter de tout cela…    

Évidemment, la situation politique du Tibet et de la Chine ne laisse pas l’écrivain indifférent « Le gouvernement chinois avait réalisé son vieux projet de contrôle du Tibet….L’état central apporte le confort, la rébellion s’éteint… Les Dieux se retiraient,les bêtes avec eux. Comment aurions nous croisé un lynx dans ces vallées de marteaux piqueurs ? »

Un beau livre, signé de la marque de fabrique Tesson, indubitablement.

Les vacances d’Hercule Poirot

Relire ses vieux romans policiers quand on n’a pas de librairie à proximité en cette période de confinement est une ressource appréciable. Quand on évoque le nom d’ Agatha Christie, on pense involontairement à une vieille Lady anglaise… et pourtant Mrs Christie quand elle écrit cet opus en 1940 n’est âgée que de cinquante ans, puisqu’elle est née en 1890 et que le livre paraît en 1940. Par bien des côtés, Agatha Christie fait preuve d’un modernisme affirmé, notamment par ses portraits de femmes décidées et énergiques, comme par exemple Rosamund Darnley dans cet opus, femme indépendante et patron de son entreprise. On est bien loin des pin-up stupides ou intéressées de certains romans policiers américains des années cinquante. Quant à cette enquête de Poirot, c’est une des meilleurs de la série, car tous les ingrédients « classiques » y sont présents. Une île, un vieux manoir transformé en hôtel, un petit monde clôt où se développent les inimitiés et aussi les intrigues amoureuses, et où évolue Hercule Poirot avec toutes son habileté… et sa suffisance.   Au centre du drame, Patrick Redfern, qui délaisse son épouse Christine, pour la sulfureuse Arlena Marshall, épouse d’un mari trop complaisant. Ce lieu de vacances idyllique existe vraiment dans le Devon et se nomme en réalité Burgh Island. Ce roman a été adapté pour la première fois au cinéma en 1982, avec Peter Ustinov dans le rôle d’Hercule Poirot, puis repris en série TV avec David Suchet. Il a également été repris en BD en 2012. Bonne lecture !

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