Modiano ou le jeu de pistes

En relisant les romans de Patrick Modiano, ce que ses fans font certainement chaque année, on prend un peu de recul sur l’intrigue, pour mieux s’intéresser aux détails, qui avaient pu nous échapper lors de la première lecture. L’un de ses livres les plus intéressants sous cet aspect est sans doute L’herbe des nuits, paru en 2012 aux éditions Gallimard. Du point de vue de la géographie des lieux, les indications de Patrick Modiano sont pourtant fiables. La maison abandonnée oherbeù l’auteur et Dannie se réfugient est située à Feuilleuse , commune qui existe bien dans l’Eure et Loir, comme toutes les localités des environs. Tout au long du roman, Modiano donne du grain à moudre au lecteur curieux, qui peut suivre les lubies du héros, qui prend des notes dans son carnet noir  sur maints personnages historiques. Nous rencontrons ainsi l’étrange baronne blanche, guillotinée en 1794, ou le poète Tristan Corbière, un peu oublié aujourd’hui.  Plus proche de nous, l’homme qui marche sur un trottoir devant l’auteur (Jean) et Dannie, et dont nous pouvons deviner l’identité grâce à son prénom Jacques et à quelques vers : le poète Jacques Audiberti (1899-1965). Ce dernier nous permet donc de dater les événements  racontés, qui sont forcément antérieurs à 1965. Oui mais, l’assassinat du ressortissant marocain Mehdi BenBarka, évoquée à demi-mot, a eu lieu en 1965. Léger décalage ?  anachronisme ?  De toute façon, le mystère reste inhérent à l’écriture de Patrick Modiano et il serait vain, et même sacrilège, de vouloir lever tous les voiles, à commencer par ceux qui recouvrent l’héroïne, Dannie,  ou Mireille , Sampierry ou Dominique Roger. L’excellent blog du réseau Modiano

http://lereseaumodiano.blogspot.com/2013/05/

nous révèle qu’elle porte le nom à peine modifié de la maîtresse de Lafont, tristement célèbre sous l’occupation.  La couverture de l’audio-livre, lu par Denis Podalydès, lui rend justement hommage, et restitue l’essentiel de l’ambiance trouble du roman.

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La mort d’un père (Mon combat) – Proust VS Knausgaard

La célébration du centenaire de la remise du prix Goncourt à Marcel Proust en 1919 nous incite à nous plonger dans l’œuvre de Karl Ove Knausgaard surnommé par la presse le nouveau Proust.  A vrai dire, à part la taille colossale du projet éditorial, les deux œuvres n’ont pas grand chose en commun, et si on ne peut nier à Knausgaard son titre d’écrivain, il reste bien en dessous de son illustre prédécesseur, et aussi bien au-dessus de la majorité des romanciers actuels.  Le projet de Knausgaard est clairement autobiographique, ce qui lui a valu quelques ennuis avec sa famille, alors que Proust s’en défendait, allant jusqu’à regretter d’avoir débuté la recherche par l’emploi du prénom Je. Si Marcel pouvknausgaardait confier les tâches quotidienne à ses domestiques, il n’en est pas de même pour Knausgaard dont les préoccupations sont plus terre à terre, comme celles du lecteur moyen d’aujourd’hui. On le voit ainsi récurer au savon noir et à l’ajax la maison de sa grand-mère, souillée par le père ivrogne, sans nous épargner le moindre détail ménager…  Si la grand-mère allume une cigarette, vous apprendrez au passage comment elle la roule ! Ce type d’approche devient vite lassant à la longue. Le style est beau, même s’il faut en attribuer une partie du mérite à la traductrice Marie-Pierre Fiquet, mais s’il s’agit de souvenirs vieux de vingt ans ou plus, comment y croire quand on vous raconte qu’à ce moment précis une mouette voletait au dessus de la maison, ou bien qu’un paysan traversait la route… Tout cela sent un peu le réchauffé, le travail, certes brillant, mais reconstitué en atelier, comme un peintre qui ajouterait à sa toile un détail pittoresque imaginé de toutes pièces. Pour poursuivre notre comparaison, si la Recherche évoque la berceuse de Fauré, Mon combat ferait plutôt songer à Paranoïd de Black Sabbath que l’auteur et son groupe tentent vainement de jouer dans un centre commercial. Il n’en demeure pas moins que le roman contient des réflexions extrêmement intéressantes qui valent le détour, comme par exemple le fait que la fiction picturale ou littéraire de l’artiste nous fait davantage pénétrer la réalité que la pratique réelle de notre monde virtualisé à l’extrême, par les ordinateurs, les téléphones, et les réseaux. C’est un des livres les plus intéressants que j’ai lu ces derniers temps. A suivre, avec le tome 2 !

Double piège (Fool me once), de Harlan Coben

Au fait si quelqu’un peut m’expliquer une fois de plus la traduction du titre original de cet excellent roman policier, je suis preneur…  Evidemment avec Coben on peut s’attendre à ddoublee la belle ouvrage, et effectivement c’est le cas. Collectionneur de prix littéraire dans le genre policier, adapté au cinéma et à la télévision, Harlan Coben est une valeur sûre et Fool me once en est la preuve. Le succès de la recette ? Une héroïne belle, sympathique  et originale, Maya, ancienne pilote d’hélicoptère de l’armée américaine, maman de la petite Lily, que l’on va suivre d’un bout à (presque…) l’autre du roman, dans son enquête sur les meurtres de son mari et de sa sœur. Au passage, ce livre est sans doute l’occasion pour Harlan Coben de rendre hommage aux anciens combattants d’Irak et d’Afghanistan, victimes de stress post traumatique. Maya en souffre également et en vient parfois à douter de sa propre santé mentale.    Cela ne l’empêchera pas de démêler l’écheveau compliqué des intrigues de sa belle famille, richissime, influente, et sans scrupules… Sans spoiler la fin du livre, on peut dire que le lecteur sera le premier surpris et … doublement piégé !

 

Le blé en herbe, un livre, un film

Voilà maintenant presque cent ans que Phil et Vinca apprennent à s’aimer au bord de la mer, en Bretagne. Colette a écrit ce magnifique roman en 1923. Née en 1873, elle avait alors atteint la maturité de la cinquantaine. La couverture ci-contre est celle , délicieusement obsolète,  de l’édition J’ai lu de 1950, inspirée du film. Le garçon, Phil a slebleeize ans et la jeune fille, Vinca, quinze.  leurs parents sont amis et louent depuis de nombreuses  années la même maison en Bretagne entre Cancale et Saint-Malo, où Phil et Vinca ont passé ensemble toutes leurs vacances. Pour l’éternité. ils sont l’archétype des amours adolescentes. Le roman ne mets vraiment en scène que trois personnages, Phil, Vinca, et Madame Dallerey. Les autres, les quatre parents de nos deux adolescents, ne sont qu’à peine esquissés. La petite sœur de Vinca, Lisette,  est un peu mieux lotie. Ces autres, Colette les appelle les ombres. Avec brio, elle a recentré son histoire sur l’essentiel, comme un photographe qui choisissant une courte focale, aurait décidé de laisser tout l’arrière plan dans le flou.  Avec une grande sensibilité, elle décrit par contre avec soin la côte bretonne, comme pour souligner le lien naturel entre les deux adolescents et sait trouver les mots pour décrire l’éveil de la beauté de Vinca, qui hésite sur le fil, entre la femme et l’enfant, à la surprise de Phil. « Je m’étais trompé, s’avoua-t-il. Elle est très jolie. Voilà du nouveau ! ». Et pourtant, ce n’est pas à elle que le garçon va demander d’être initié aux mystère de l’amour physique.   Le livre a été adapté au cinéma en 1954 par  Claude Autant-Lara. La bande annonce à regarder ici : https://www.youtube.com/watch?v=T3zgHabxwqk.

On y attend la voix de Colette, âgée,  lire quelques extraits de son roman. L’auteure décèdera l’année de la sortie du film.  L’adaptation cinématographique est fidèle, à quelques détails près (pourquoi avoir fait mourir à la guerre le père de Phil… pour économiser un rôle dans la distribution ?)  La relation entre Phil et Mme Dallerey est moins développée dans le livre que dans le film, mais il fallait bien étoffer le rôle tenu par Edwige Feuillère sans doute. Cette liaison  est un coup de force que l’adolescent subit par orgueil, plus que par sa volonté propre. L’important demeure comment la dNicoleécouverte de l’amour physique par le jeune homme va transformer sa relation avec Vinca.  Dans le film, le rôle de Vinca est tenue par Nicole Berger qui avait juste vingt ans en 1954, cinq années de plus que la vraie Vinca. Elle éclaire ce film et joue à merveille l’indignation enfantine de la jeune amoureuse bafouée, et qui pourtant va pardonner et donner en retour. Jamais peut-être le « don » du pardon, pourtant étymologiquement évident,  n’a été exprimé avec autant de force que dans cette belle romance. Hélas, Nicole Berger trouvera la mort dans un accident de voiture neuf ans plus tard, en 1967.

Le diable en personne

Le titre anglais de ce roman policier de Peter Farris, paru chez Galmeister,  est Ghost in the fields, sans doute mieux adapté à l’histoire.   L’héroïne de cette histoire est Maya, vendue à douze ans par sa mère à un proxénète, surnommé Mexico. Elle est devenue la favorite du Maire, qui ne la veut que pour lui, et va jusqu’à la faire marquer au fer rouge. Le Maire, que l’on ne connait dans le livre que sous son nom de fonction ne semble plus pouvoir se passer d’elle, et il s’est laissé aller à lui confier toutes ses combines et diablemalversations. Seul problème, Maya a un « disque dur dans la tête », ce qui lui vaut au début du roman de se trouver dans le coffre d’une voiture, en route pour son exécution dans les marais à crocodiles…  Oui mais voilà, un chauffeur qui s’égare, et les gangsters se retrouvent sur les terres de Leonard Moye, un vieux bootlegger original, à qui il vaut mieux ne pas se frotter. Je ne vous en dirai pas plus, pour ne pas déflorer l’intrigue de cet étrange roman, où l’on retrouve diverses influences : Une ville, mise en coupe réglée par le Maire et ses acolytes, qui fait songer à Gotham City, mais sans Batman, et aussi Psychose, film d’Alfred Hitchcock, car Leonard ne se déplace jamais sans le mannequin qui remplace sa femme disparue, Marjean…  Leonard va se prendre d’affection pour Maya, et la cacher dans sa ferme, mais les  tueurs sont toujours sur ses traces ! Peter Farris est né en 1979 et si sa biographie vous intéresse, c’est ici  : https://www.gallmeister.fr/auteurs/fiche/60/peter-farris Le diable en personne est un  roman policier qui dégage une ambiance bien particulière et vaut le détour.

 

Soleil et chair d’Arthur Rimbaud

Rimbaud a seize ans quand il écrit ce long poème en quatre parties. Nous sommes en mai 1870 ; il est en classe de rhétorique à Charleville. S’il est souvent de mise de s’extasier devant les jeunes prodiges de la musique, des sciences, des mathématiques, on est moins habitués à le faire pour les poètes et les écrivains. Et pourtant… quelle maîtrise dans ces vers, et quelle hauteur d’inspiration, même si l’on y voit un jeune étudiant émerveillé par la découverte de l’antiquité sans doute. Le thème du poème est ni plus ni moins que le regret des dieux anciens, de Vénus plus particulièrement, qui devrait, au yeux de cet adolescent, régner sur le monde et régler, ou dérégler…, les passions des hommes. « O Vénus, O Déesse ! Je regrette les temps de l’antique jeunesse, Des satyres lascifs, des faunes animaux, Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameaux Et dans les nénuphars baisaient la nymphe blonde « . Que la musique est belle ! Drimbaudire que celui qui écrit ces vers n’a que seize ans… Cela paraît aujourd’hui tellement incroyable.    Ce regret des temps antiques et quelques peu paillards est d’ailleurs dans l’air du temps à cette époque. En France, quelques années plus tard, le compositeur Claude Debussy va composer son prélude à l’après midi d’un faune (1892) et en Norvège, Knut Hamsun va publier son roman Pan en 1894. Rimbaud a capté en précurseur ces vibrations, venues du fond des bois, des étangs et des sources. Un poème magnifique, moins connu que le bateau ivre, à (re)découvrir.

The sea, the sea (La mer, la mer)

Tiens, pour une fois, le titre anglais a été respectée dans cette traduction parue en France chez Gallimard en 1982. Comme vous l’avez deviné, il ne s’agit pas cette fois d’actualité littéraire, mais comme souvent sur ce blog, de vous faire connaître un vieil ami ; ce livre de Iris Murdoch, un peu jauni, qui se trouve depuis plus de trente ans sur les rayonnages de ma bibliothèque. irisLe livre vaut d’abord par la personnalité de son auteure (eh oui !) Iris Murdoch (1919-1999), née en Irlande, qui a étudiée les lettres classiques à oxford, où elle deviendra professeur de philosophie en 1948, aprètheseas avoir été l’élève de Wittgenstein. Auteure de 25 romans et de pièces de théâtre, c’est avec ce roman, La mer, La mer, qu’elle rempotera le Booker prize en 1978. A l’image de son héros, Iris Murdoch, collectionne les aventures. Dans les années 50, elle est l’amante  d’Elias Canetti, prix Nobel de littérature, qui laisse d’elle un portrait peu flatteur, notamment  au lit (Elle a «des dessous pelucheux, pas beaux à voir»,  et met peu d’enthousiasme à la « chose ») .  Cannetti aurait pu d’ailleurs, par certains traits, servir de modèle au héros (?) de La mer, La mer.   Plus tard, Iris  épousera John Bayley, de six ans plus jeune qu’elle, en 1956. Il sera à ses côtés durant les cinq dernières années de sa  vie, et la soignera avec dévouement. Mais revenons au roman ;    une ambiance mystérieuse et symboliste règne dans toute son oeuvre, et notamment dans ce livre.  Le propos de l’ouvrage est très simple, un metteur en scène se retire dans une maison isolée au bord de la mer pour écrire ses mémoires. le roman commence tranquillement, au bord de l’eau, avec les baignades de l’écrivain-cinéaste Charles Arrowby, retiré à Schruff End, maison isolée au bord des flots, près du village de Narrowdean : « Aujourd’hui la mer est plus bruyante et les mouettes crient. Je n’aime pas vraiment le silence sauf au théâtre. L’eau est agitée, d’un bleu très foncé, strié de crêtes blanches. »  Oui, mais voilà que Charles croise son amour de jeunesse, Hartley, qui mène une vie banale au village, auprès de son mari retraité Ben. Charles Arrowby, séducteur dans l’âme, ne peut s’empêcher de la désirer de nouveau… l’aime-t-il vraiment, ou par orgueil veut-il simplement l’arracher à sa vie ordinaire et à son mari ? Titus le fils adoptif de Ben et Hartley est-il le fils de Charles ? Est-ce pour cela que Ben s’est montré si violent avec lui ? Il y a de la tragédie shakespearienne dans ce livre…  au dénouement tragique, où  Schruff End prend des allures d’Elseneur, au milieu des tempêtes… La mer devient un personnage à part entière, juge cruel des passions des hommes.

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