« Tant que dure ta colère »

Asa Larsson est une des reines du polar suédois. La série des aventures de Rebecka Martinsson est traduite en plusieurs langues. « Tant que dure ta colère » en fait partie, et effectivement c’est du travail propre, soigné, du bon polar suédois. On en a « pour son argent » : un lac gelé, la débâcle des glaces, un vilain nazi, des espions, une enquétrice torturée par le roman, des affreux méchants qui font peur… Mais ce roman présente une intéressante particularité qui me fait me demander si la romancière n’aurait pas un compte à régler avec les mathématiques ? Ou bien un attachement sincère et contrarié ? On peut se poser la question à la lecture de son (excellent) roman policier « Tant que dure ta colère » (titre original « Till dess din vrede upphör »).  D’abord il y a Wilma, retrouvée noyée sous la glace, dont le spectre hante le roman.. Pour Wilma les mathématiques sont un cauchemar :  » Wilma est assise à la cuisine chez Anni et s’arrache les cheveux de désespoir sur le manuel de mathématiques…Putain d’algèbre de merde ! ». Et puis il y a Hjalmar, géant brutal, homme de main de son frère Tore, mais qui garde dans un petit coin secret sa passion pour les mathématiques contrarié par la brutalité et la bêtise familiale  : « Il ouvre la portière et fouille la serviette posée sur le siège passager… rien que trois livres de mathématiques : Grand livre du calcul, Arithmétique pratique, manuel de géométrie , et un cahier avec le titre : Turning points in Physics – a serie of lectures given at Oxford university. Hjalmar les fourre sous son blouson…. » Ces livres vont accompagner la brute toute sa vie, cachés sous une latte du plancher. Mieux, il ira plus loin, s’inscrivant à des cours par correspondance et  se procurant d’autres ouvrages.  Une double vision des mathématiques : inutiles, simples obstacles à la réalisation de ses

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rêves pour Wilma et magnifique jardin secret pour Hjalmar. Probablement, ces deux aspects sont vrais, et dépendent de la personne concernée. Pour ma part, j’ai la chance d’être dans la même catégorie que  Hjalmar (non je n’ai tué personne !)…  Bien sûr, même si vous n’aimez pas les mathématiques, il y a  des tas d’autres raisons pour adorer ce thriller !

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La lenteur

La lenteur, un thème cher aux écrivains… Que l’on songe par exemple à l’éloge de la lenteur de Paul Morand. Milan Kundera lui a consacré

lenteur

tout un roman, paru en 1995, roman écrit directement en langue française, dans une belle langue, simple et qui coule naturellement, loin des fioritures inutiles. Mais la lenteur dont parle Kundera est assez particulière… Certes, dans les premières pages il se moque de l’automobiliste pressé qui le suit, clignotant allumé, alors qu’il se rend avec son épouse au relais château où il a réservé une nuit, mais  la lenteur qui donne son titre au roman, c’est plutôt celle avec laquelle Madame de  T. et le chevalier font l’amour, dans la nouvelle de Vivian Denon, Point de lendemain, parue en 1777, et qui sous-tend tout le roman.

Le  château, où l’auteur et sa femme Vera ont décidé de passer une nuit est le même que celui ou résidait Madame de T. au dix-huitième siècle, et il héberge aussi un congrès d’entomologistes, où vont se retrouver les personnages contemporains du roman, personnages qui vont  se mélanger à ceux du XVIII ème siècle, car comme l’a compris Véra, ce château est hanté.   Ainsi, Vincent et Julie, dans un coït simulé au bord de la piscine, devant les congressistes, rejouent avec un plaisir exhibitionniste les scènes d’amour que Denon avait placées sous le signe de la discrétion, ce qui permet  au passage à l’auteur de « blasonner », dans la tradition des poètes de la renaissance, le « trou du cul », en l’occurrence ici, celui de Julie, sur lequel Vincent semble faire une fixation. Hélas, comme dans la nouvelle, leur aventure sera sans lendemain, Vincent n’arrivera jamais à retrouver la chambre de JUlie…

Mais, il y a aussi des personnages moins sympathiques : Kundera épingle, à travers le personnage de Berck (le nom est bien choisi), tous les « danseurs », ces spécialistes du politiquement correct et de la bonne cause, n’importe laquelle, pourvu qu’on les voit, qu’on les entende. Des Berck, nous en connaissons tellement aujourd’hui en France, hommes politiques, médecins, responsables d’ONG ou d’associations, chanteurs, animateurs de la TV, écologistes professionnels, tous dotés d’un ego envahissant et prêts à toutes les singeries pour occuper la scène médiatique.   Un seul personnage trouve grâce aux yeux de l’auteur : Madame de T. elle même, qui assume totalement son libertinage, en s’offrant au chevalier, pour détourner les soupçons de son mari de son véritable amant !  Une seule nuit, qui sera sans lendemain… Elle cherche la discrétion, elle n’existe pas pour le regard des autres, mais prend un plaisir authentique à son libertinage. Kundera nous détaille avec raffinement ses approches : « Elle interrompt l’amour au pavillon, sort avec le chevalier, à nouveau elle se promène avec lui… et l’emmène ensuite au château dans un cabinet secret attenant à son appartement….Mais ce n’est pas là qu’ils font l’amour ; comme si Madame de T. voulait empêcher une explosion trop puissante des sens, elle l’entraîne vers la pièce contigüe… C’est là seulement qu’ils font l’amour, longtemps et lentement, jusqu’au petit matin. »

Une leçon de vie, doublée d’une leçon de littérature ! Vivant Denon réhabilité par Kundera remplacera-t-il un jour Choderlos de Laclos ?

 

Andromaque à vélo

Oui, d’accord, j’ai pompé sur Alceste à bicyclette, mais n’est-ce-pas naturel que de pomper avant d’enfourcher son vélo ! Tout ceux qui le pratiquent en montagne, lors de longues ascensions de cols, savent que les pensées vagabondent dans la tête. Je connais des cyclistes qui se récitent des Mantra en pédalant, d’autres qui écoutent de la musique, d’autres qui pensent à leur travail… Moi, cette  année, grâce à Fabrice  Luchini,  et à son livre Comédie française, ça a débuté comme ça, j’ai redécouvert Racine. J’ascensionne les cols en déclamant ses vers à voix haute, et plus d’un cycliste a dû me prendre pour un barjo…

« Je fais ce que tu veux, je consens qu’il me voie

je lui veux bien encore accorder cette joie

Pylade va bientôt conduire ici ses pas

Mais si je m’en croyais, je ne le verrais pas ».

Eh oui, c’est Hermione, au début du deuxième acte. Pourquoi ai-je choisi d’apprendre par coeur  (vous savez faire un oe entrelacé sur wordpress ?)  cette scène entre deux femmes, Hermione et sa confidente Cléone ? Peut-être parce qu’Hermione est de loin celle qui dégage le plus de testostérone dans cette tragédie ! Normal, c’est la fille de son papa, Ménélas le spartiate, qui a mis Troie à feu et à sang  parce que Paris lui avait piqué sa meuf (à mon avis, Hélène n’a pas été enlevée. Elle est partie parce qu’elle en avait marre de ce tas de muscles qui la sautait tous les soirs. Ce qu’elle voulait, elle, c’était de la romance, et Paris savait s’y prendre, lui). Bref, tel père, telle fille : Hermione va semer la discorde et la guerre dans le palais de Pyrrhus, et pourquoi ? Par amour, non pas. Par amour propre car la belle déteste qu’on lui résiste ou qu’on l’ignore :andromak.jpg

« Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui, de voir mon infortune égaler son ennui ».

et crescendo, jusqu’au terrible « Il en va de ma gloire » !  Alors là, il faut changer de braquet et passer sur la plaque (le grand plateau pour les non initiés) !  Sur mon vélo, je m’interroge : Pour les ados d’aujourd’hui est-ce-que Hermione n’est pas uniquement un personnage des aventures de Harry Potter ? Pourtant les critiques s’accordent sur la simplicité du vocabulaire de Racine, et  sur les facilités qu’il s’accorde parfois dans la versification : il a osé, lui, faire rimer reste avec Oreste, et ajoute des interjections quand cela l’arrange pour la longueur des vers :

Eh bien, Madame,  eh bien, écoutez donc Oreste

Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste »

Il n’est pas à une cacophonie près : « Et qu’est-ce-que sa vue à pour vous de funeste ? » Kesskessavu ? Tout cela plaide en faveur d’une approche possible au collège ou au lycée… On peut rêver d’un monde où, au lieu de croiser des gens discourant avec leur téléphone, on les verrait réciter de la poésie ou du théâtre ! Je vous laisse sur ces cogitations cyclotouristes. Si vous croisez un cycliste qui déclame des vers de Racine, pas d’inquiétude, il n’est pas dangereux.

 

Te laisser partir (I let you go)

Traduit dans une trentaine de langues, le premier roman de Claire Mackintosh, paru en 2014, s’est vite imposée comme un classique incontournable du roman policier. Est-ce parce que l’auteure a passé douze ans dans la police qu’elle a quittée en 2011 pour devenir journaliste ? Certes, le réalisme des investigations, les relations hiérarchiques aux sein de la brigade criminelle, tout est d’une véracité convaincante, mais ce n’est-pas là qu’il faut chercher la clé de ce succès planétaire, car bien d’autres auteurs de « rompo » ont ces capacités. Le charme de ce livre est plus subtil, mais aussi d’une tristesse infinie. Il est à chercher dans la psychologie d’une femme qui a perdu son enfant, dans la nostalgie des plages du pays de Galles, et dans la terrifiante relation de bourreau-victime que Jenna a laissé s’installer dans son couple, à cause de traumatismes de son enfance. Là aussi, hélas, l’auteure qui a perdu un de ses enfants a certainement puisé dans son expérience personnelle pour écrire des pages parfois insoutenable de simplicité, qui ne donnent jamais dans la grandiloquence. Le charme nostalgique de la péninsule de Gower au pays I-LET-YOU-GO-pbde Galles, où Claire Mackintosh a situé une partie de l’action fournit à ces sentiments une toile de fond toute en nuances. « Une mouette crie et Beau court sur le sable, aboyant après l’oiseau qui le nargue dans le ciel. Je donne des coups de pied dans les débris sur la plage et ramasse un long bâton. La marée se retire, mais le sable est déjà chaud et presque sec. Je vais tracer les messages d’aujourd’hui près de la mer ».

Le grondement de la montagne

Le Grondement de la montagne, c’est au départ bien sûr un magnifique roman de Yasunari Kawabata mais aussi film japonais réalisé par Mikio Naruse et sorti en 1954, la même année que le roman. Il est de nouveau dans le circuit des cinémathèques en 2017 avec une copie rénovée et en excellent état. Il est rare de constater une telle adéquatiaffiche-grondementon entre la mise en scène, le choix des acteurs, et l’image qu’on s’en était soi-même faite en lisant le roman !  Sô Yamamura est un Shingo, convaincant, père incapable comme il se qualifie lui-même mais beau père aimant, un peu trop même…  Par sa tendresse envers sa charmante bru    Kikuko, jouée par Setsuku Hara,  Ken Uehara est un Schuichi blasé et cynique qui oscille entre sa femme Kikuko , »un lac », et sa maîtresse, « un torrent »… Les images noir et blanc de Tokyo, et de ses jardins, de la petite ville de banlieue Kamakura, où habite la famille Ogata sont magnifiques. La fidélité du scénario fait qu’on est tenté en rentrant chez soi de rouvrir le roman pour vérifier et se remémorer certaines scènes, comme par exemple celle où Shingo admire une magnifique fleur de tournesol, dans le jardin de ses voisins. Le réalisme du cinéma nous fait ainsi redécouvrir les talents de peintre de Kawabata, et la multitude de scénettes de la vie de tous les jours qu’il incorpore dans l’histoire principale, l’amour nakakitacaché d’un beau-père pour sa belle fille, délaissée par son mari, et la crainte de l’approche de la vieillesse.Ici, c’est une jeune prostituée qui achète une langouste sur un marché pour l' »américain » avec qui elle vit. ailleurs c’est l’enterrement d’un ami de Shingo, qui a trouvé une fin « paradisiaque », dans un hôtel thermal, dans les bras d’une femme :  « Pendant la cérémonie, Shingo, curieux, avait cherché des yeux cette femme ». là c’est le bébé de Fusako qui capte le regard de son grand-père : « Le bébé, d’un mouvement imprévu, s’était retourné, mis à quatre pattes, et dressé sur ses jambes en s’appuyant à la cloison coulissante. Une seule invraisemblance : quand la jolie Chieko Nakakita (1926-2005) qui joue Fusako, la fille de Shingo, elle aussi abandonnée par son mari, se déclare laide, moins jolie que Kikuko, on n’y croit pas une seconde, mais c’est bien la seule…

Pays de neige (Manga)

Encore ? oui mais cette fois il s’agit du Manga de Utsugi Sakuko, d’après le roman de Yasunari Kawabata, dont la traduction française est parue aux Editions Philipppays-de-neige-picquiere Picquier au mois de février, une production donc très récente. Cette auteure, ou Mangaka, avait auparavant écrit un manga érotique, Déclic Sensuel. Elle a travaillé à cette adaptation très fidèle du livre depuis 2010. Voilà une auteure des plus discrètes, car à part sa fiche d’auteur, on ne trouve que peu de renseignements sur elle sur internet, il se trouve même des blogs où elle est présentée comme un auteur masculin…

Tous les détails de l’histoire sont bien là, et la réalisation des paysages de montagne enneigés, faites de quelques lignes épurées est particulièrement réussie. Voilà un sujet où le noir et blanc traditionnel des mangas se devait de faire merveille !  C’est fait… ! La planche de la page 186 par exemple, pourrait à elle seule être une gravure digne d’être exposée. Pour ma part j’avoue tout de même avoir eu un peu de mal à retrouver l’image des personnages que je m’étais faite en lisant le roman de Kawabata, surtout en ce qui concerne Komako, Geisha ou apprentie Geisha, dotée par l’auteure d’un regard disjoncté ou allumé dans la plupart des scènes où elle est confrontée à son amant et client à la fois.  Mais l’essentiel du message, à travers les trois visites du héros à son amoureuse est conservé : « De toute façon, il n’y a que les femmes qui savent vraiment ce qu’est aimer quelqu’un ».  Ah oui, j’allais oublier, c’est un manga du style shojo, pour adolescentes, en opposition au style schönen pour les garçons… C’est peut être un peu simpliste comme classification, pour évoquer la sensibilité de Kawabata, mais bon…

 

Manazuru

Manazuru est une ville située dans la baie de Sagami, pas très loin de Yokohama, dans la préfecture de Kanagawa. Une petite ville d’un peu moins de huit mille habitants, au bord de la mer. De jolis paysages dont on peut se faire une idée en lisant l’article de Tomoaki Murata https://www.ambassadors-japan.com/en/manazuru-love/354/

Mais c’est aussi un livre de la romancière japonaise Hiromi Kawakami, née en 1958 à Tokyo, et biologiste de formation, l’une des écrivains du japon les plus populaires aujourd’hui. L’histoire, c’est celle de Kei et Rei, une jeune femme et son mari disparu. Personne ne sait ce qu’il est advenu de Rei, dix ans plus tôt. Kei c’est peu à peu défaite de toutes ses affaires à l’exception d’un petit carnet où se trouvent quelques indices bien maigres, une date, une heure de rendez-vous, et le nom d’une ville Manazuru. Aujourd’hui, Kei vit chez sa mère avec sa fille Momo, adolescente. Elle arrive à joindre les deux bouts en écrivant des nouvelles et rencontre de temps à autre Seiji, son amant et éditeur, marié et père de famille. Petit à petit on pénètre dans le monde ou vit Kei, toujours hantée par ce mari disparu, au point de rendre jaloux son amant. Mais Rei n’est pas le seul spectre à suivre Kei… Une femme mystérieuse et multiforme lui rend visite, tente même de l’entraîner dans la mort, un jour où elle s’est rendue à Manazuru pour essayer de retrouver les traces du disparu.cvt_manazuru_4803

Momo sera le seul lien qui lui fera rebrousser chemin au bout du cap, symbole, un jour de typhon, et éviter la noyade. On retrouve dans ce beau roman, la multiplicité des personnages féminins, déjà chère à Kawabata, mais aussi des pages magnifiques sur la relation mère-fille, dans ce triangle entre la grand-mère, Kei et Momo, l’adolescence, la veillesse et la solitude… Des pages que seule une femme pouvait écrire. Le style, bien traduit par Elisabeth Suetsugu est à l’image de la pluie qui tombe sur la mer, lors des escapades de Kei à Manazuru, à la fois précis dans les détails et brumeux dans les lointains  : « Le coude posé sur le bord de la fenêtre du côté gauche du train de la ligne Tôkaidô, assise dans le sens de la marche, je regardais la mer qui apparaissait fugitivement dans l’intervalle des montagnes ou des maisons ».