Sigma

Ce n’est pas un signe de sommation mathématique, mais le nouveau roman de Julia Deck, qui nous fait pénétrer dans le domaine de l’art moderne, avec cette étrange organisation, Sigma, chargé de « neutraliser » certains artistes et d’étouffer leur rayonnement. Que dire ? Eh bien, les « anciens » lecteurs de Julia Deck, ceux qui aimaient ces extraordinaires personnages de femmes perdues et déjantées, comme l’étrange Viviane Elsigmaizabeth Fauville, seront sans doute un peu déçus, faute de trouver dans ce livre une héroïne à qui s’attacher…  Déjà, Julia Deck dans le triangle d’hiver avait éparpillé notre attention, entre Mademoiselle et son double. Ici, la multiplicité des personnages déroute le lecteur et il est difficile d’éprouver de l’intérêt pour une organisation secrète, bien que le style alerte et percutant de la romancière soit toujours présent… Attendons donc le prochain opus !

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Souvenirs dormants (à la mémoire d’un ange)

J’ai tardé à pousser la porte de la librairie pour acheter le dernier livre de Patrick Modiano… Peut-être que je préférais garder la perspective de cette lecture le plus longtemps possible, avant que ce livre ne rejoigne les autres, dans la bibliothèque que j’ai fait aménager chez nous dans une ancienne alcôve.  Toujours les mêmes émotions, comme quand je reprends la lecture d’un amour de Swann après quelques mois. « Si l’on pouvait revivre au mêmes heures et aux mêmes endroits  dans les mêmes circonstances ce qu’on avait déjà vécu mais le lire beaucoup mieux que la première fois, sans les erreurs, les accrocs et les temps morts… ce serait comme de recopier au propre un manuscrit couvert de ratures… »  Que dire de plus ? Avec le temps, les romans de Patrick Modiano deviennent de plus en plus déconstruits, comme si ça mémoire s’estompait… Dans celui-ci, on ne trouvera pas une histoire qui se déroule d’un début à une fin, certes souvent hypothétique ; les personnages changent. La dernière femme avec qui l’auteur, le « je » de cette auto-fiction, s’affiche, ou plutôt se cache n’est même pas nommée, car elle pourrait avoir des ennuis avec la justice… Le seul fil directeur du roman semble être ces anciens panneaux d’affichage lumineux qui existaient autrefois dans le métro, et vous indiquaient par une suite de petites lumières rouges votre itinéraire sur la carte :  » J’espérais qu’entre eux et « Madame Hubersen » apparaîtrait une ligne lumineuse comme celle – verte, rouge ou bleue – qui indiquait les stations et les correspondances si l’on voulait aller de Corvisart à Michel-Ange-Auteuil ou de Jasmin à Filles-du-Calvaire. »    Il y a quelques jours, comme je patientais dans une vieille demeure de Chambéry, ( la Savoie, oui, normal quand on écrit sur Patrick Modiano), j’ai ouvert la porte d’un placard. La pièce est ovale et la porte du placard, recourbée par un ébéniste, épouse parfaitement la forme des murs. Là dorment des livres qui ont appartenu à F. B., aussi connu sous le nom de Serge Varnov, et dont la vie pendant la dernière guerre m’a toujours fait songer aux héros un peu troubles qu’affectionne Patrick Modiano.  En parcourant les rayonnages en désordre, je me suis arrêté sur un roman un peu défraichi de la NRF, A la mémoire d’un ange, de Gabriel Veraldi. Un livre publié en 1953, et dont l’action, si l’on peut parler d’action,  se déroule à Vichy.  Ce livre s’ouvre sur une citation peu connue d’Evariste de Parny « Hier au soir il est parti Pour aller voir dans l’autre monde Ce qu’il faut croire en celui-ci ». Le  roman de Veraldi préside à la rencontre du héros de Modiano avec Geneviève Dalame, car il y a presque toujours la silhouette indistincte d’une femme mystérieuse dans ses romans : « … un soir où je lui avais offert le dictionnaire des sciences occultes de Marianne Verneuil et un roman où il était question d’ésotérisme, A la mémoire d’un ange, elle m’a proposé de la raccompagner… » . Ainsi donc, Modiano avait tenu le m80261-30ême livre en main, et sans doute l’avait-il lu ou feuilleté, et soudain j’ai compris ce qui m’avait accroché quand j’avais vu ce livre.  Dans son livre, le même roman est d’ailleurs aussi présent dans la bibliothèque de Madeleine Péraud qui éprouve une passion un peu trouble pour Geneviève, peut-être comme la Lucie de Gabriel Veraldi, mais en moins perverse ? Peut-être cela vous donnera-t-il envie de redécouvrir Veraldi. A la mémoire d’un ange était son premier roman. Veraldi est un pseudonyme, mais pouvait-il en être autrement. Wikipedia nous apprend que Gabriel Veraldi, né William Schmidt, est un écrivain et un traducteur suisse, auteur de romans et d’essais, né en 1926, une vingtaine d’années avant Jean-Patrick Modiano. La photo date de 1954. Pour le livre, il faudra vous promener chez les bouquinistes, un plaisir « modianesque » s’il en est …

Oreiller d’herbes

Roman écrit en 1906 par Natsumé Soseki, Oreiller d’herbes se déroule dans une région montagneuse, pendant la guerre russo-japonaise, en 1904. Un jeune peintre se réfugie dans les montagnes avec son matériel de peinture. Il  cherche sans doute à mettre sa vie en accord avec sa théorie artistique du détachement, qui peut-être est celle de Soseki lui-même ? Est un véritable artiste, pas forcément celui qui exécute une œuvre d’art, mais plutôt celui qui peut contempler le monde et lui-même de l’extérieur. C’est dans le détachement et le regard que réside la position de l’artiste :  » Il suffit de contempler le monde où l’on vit et de contenir, avec pureté et clarté, dans l’appareil photographique de l’esprit, le monde d’ici-bas, futile et chaotique ». Le roman s’ouvre ainsi sur une profession de foi et une réflexion philosophique, qui ne va pas sans créer chez le lecteur occidental un certain malaise quand Soseki critique les arts de l’occideliv-8652-oreiller-d-herbent et plus particulièrement la poésie, incapable de dépasser le monde des sentiments. « Heureusement, la poésie orientale présente des œuvres qui ont dépassé ce stade », déclare-t-il Les haikus sont tellement supérieurs à Andromaque de Racine, ou au bateau ivre, n’est-ce-pas…  Ce sentiment de supériorité, peut-être acquis aussi lors de son séjour dans la Corée colonisée, évoque trop surement l’esprit qui devait conduire le Japon à des menées expansionnistes, puis à la guerre pour nous paraître sympathique. Mais une fois dans le roman, on oublie heureusement cela  et on se laisse entraîner, comme le héros, qui tombe sous le charme de Nami, la fille de l’aubergiste, divorcée et que l’on dit folle. Qu’il le veuille ou non, il va se retrouver impliqué dans une étrange  relation…

 

 

Glacé

Un roman tout à fait glaçant de Bernard Minier, paru il y a déjà 6 ans en 2011 et qui vient juste d’être adapté pour la télévision. C’est bien ficelé, du travail de pro, avec des odieux méchants, comme dans les contes de Grimm les plus cruels… Petit clin d’œil (ça y est j’ai trouvé le oe entrelacé !), les vilains se nomment Chaperon, Grimm, Perrault ! Et puis, il y a le mal absolu, Julian Hirtmann, serial killer ( désolé https://www.youtube.com/watch?v=OzceerVqM60à ça y est, je ne peux jamais résister !) à faire pâlir Hannibal Lecter lui-même, sans oublier une ravissante amazone-flic en combinaison de cuir chevauchant un gros cube pour couronner le tout !  Mais tout le charme du roman vient de l’ambiance montagnarde, pyrénéenne plus précisément. Certes Minier a lu attentivement les rivières pourpres de Grangé, paru  en 1998, mais il a réussi son coup. Voulez-vous savoir à quoi ressemble l’institut psychiatrique où sont rassemblés les plus terribles criminels d’Europe ? Il fait irrésistiblement songer à l’Université  de Guernon imaginée par Jean-Christophe Grangé. Les deux sont construits dans le style cyclopéen des années cinquante, comme la grande soufflerie de Modane. C’est d’ailleurs le centre de l’ONERA d’Avrieux qui a servi de cadre à l’Université de Guernon dans le film de Mathieu Kassovitz.

onera

Mais ne boudons pas notre plaisir, on ne s’ennuie jamais et les détails psychologiques des personnages, même les second rôles, sont extrêmement fouillés. Il émerge,  des Rivières pourpres à Glacé un style particulier de roman policier que l’on pourrait qualifier de roman policier alpin, style qui ne cède en rien aux polars suédois. Du bon crime, bien de chez nous !

 

« Tant que dure ta colère »

Asa Larsson est une des reines du polar suédois. La série des aventures de Rebecka Martinsson est traduite en plusieurs langues. « Tant que dure ta colère » en fait partie, et effectivement c’est du travail propre, soigné, du bon polar suédois. On en a « pour son argent » : un lac gelé, la débâcle des glaces, un vilain nazi, des espions, une enquétrice torturée par le roman, des affreux méchants qui font peur… Mais ce roman présente une intéressante particularité qui me fait me demander si la romancière n’aurait pas un compte à régler avec les mathématiques ? Ou bien un attachement sincère et contrarié ? On peut se poser la question à la lecture de son (excellent) roman policier « Tant que dure ta colère » (titre original « Till dess din vrede upphör »).  D’abord il y a Wilma, retrouvée noyée sous la glace, dont le spectre hante le roman.. Pour Wilma les mathématiques sont un cauchemar :  » Wilma est assise à la cuisine chez Anni et s’arrache les cheveux de désespoir sur le manuel de mathématiques…Putain d’algèbre de merde ! ». Et puis il y a Hjalmar, géant brutal, homme de main de son frère Tore, mais qui garde dans un petit coin secret sa passion pour les mathématiques contrarié par la brutalité et la bêtise familiale  : « Il ouvre la portière et fouille la serviette posée sur le siège passager… rien que trois livres de mathématiques : Grand livre du calcul, Arithmétique pratique, manuel de géométrie , et un cahier avec le titre : Turning points in Physics – a serie of lectures given at Oxford university. Hjalmar les fourre sous son blouson…. » Ces livres vont accompagner la brute toute sa vie, cachés sous une latte du plancher. Mieux, il ira plus loin, s’inscrivant à des cours par correspondance et  se procurant d’autres ouvrages.  Une double vision des mathématiques : inutiles, simples obstacles à la réalisation de ses

sa Larsson 2

rêves pour Wilma et magnifique jardin secret pour Hjalmar. Probablement, ces deux aspects sont vrais, et dépendent de la personne concernée. Pour ma part, j’ai la chance d’être dans la même catégorie que  Hjalmar (non je n’ai tué personne !)…  Bien sûr, même si vous n’aimez pas les mathématiques, il y a  des tas d’autres raisons pour adorer ce thriller !

La lenteur

La lenteur, un thème cher aux écrivains… Que l’on songe par exemple à l’éloge de la lenteur de Paul Morand. Milan Kundera lui a consacré

lenteur

tout un roman, paru en 1995, roman écrit directement en langue française, dans une belle langue, simple et qui coule naturellement, loin des fioritures inutiles. Mais la lenteur dont parle Kundera est assez particulière… Certes, dans les premières pages il se moque de l’automobiliste pressé qui le suit, clignotant allumé, alors qu’il se rend avec son épouse au relais château où il a réservé une nuit, mais  la lenteur qui donne son titre au roman, c’est plutôt celle avec laquelle Madame de  T. et le chevalier font l’amour, dans la nouvelle de Vivian Denon, Point de lendemain, parue en 1777, et qui sous-tend tout le roman.

Le  château, où l’auteur et sa femme Vera ont décidé de passer une nuit est le même que celui ou résidait Madame de T. au dix-huitième siècle, et il héberge aussi un congrès d’entomologistes, où vont se retrouver les personnages contemporains du roman, personnages qui vont  se mélanger à ceux du XVIII ème siècle, car comme l’a compris Véra, ce château est hanté.   Ainsi, Vincent et Julie, dans un coït simulé au bord de la piscine, devant les congressistes, rejouent avec un plaisir exhibitionniste les scènes d’amour que Denon avait placées sous le signe de la discrétion, ce qui permet  au passage à l’auteur de « blasonner », dans la tradition des poètes de la renaissance, le « trou du cul », en l’occurrence ici, celui de Julie, sur lequel Vincent semble faire une fixation. Hélas, comme dans la nouvelle, leur aventure sera sans lendemain, Vincent n’arrivera jamais à retrouver la chambre de JUlie…

Mais, il y a aussi des personnages moins sympathiques : Kundera épingle, à travers le personnage de Berck (le nom est bien choisi), tous les « danseurs », ces spécialistes du politiquement correct et de la bonne cause, n’importe laquelle, pourvu qu’on les voit, qu’on les entende. Des Berck, nous en connaissons tellement aujourd’hui en France, hommes politiques, médecins, responsables d’ONG ou d’associations, chanteurs, animateurs de la TV, écologistes professionnels, tous dotés d’un ego envahissant et prêts à toutes les singeries pour occuper la scène médiatique.   Un seul personnage trouve grâce aux yeux de l’auteur : Madame de T. elle même, qui assume totalement son libertinage, en s’offrant au chevalier, pour détourner les soupçons de son mari de son véritable amant !  Une seule nuit, qui sera sans lendemain… Elle cherche la discrétion, elle n’existe pas pour le regard des autres, mais prend un plaisir authentique à son libertinage. Kundera nous détaille avec raffinement ses approches : « Elle interrompt l’amour au pavillon, sort avec le chevalier, à nouveau elle se promène avec lui… et l’emmène ensuite au château dans un cabinet secret attenant à son appartement….Mais ce n’est pas là qu’ils font l’amour ; comme si Madame de T. voulait empêcher une explosion trop puissante des sens, elle l’entraîne vers la pièce contigüe… C’est là seulement qu’ils font l’amour, longtemps et lentement, jusqu’au petit matin. »

Une leçon de vie, doublée d’une leçon de littérature ! Vivant Denon réhabilité par Kundera remplacera-t-il un jour Choderlos de Laclos ?

 

Andromaque à vélo

Oui, d’accord, j’ai pompé sur Alceste à bicyclette, mais n’est-ce-pas naturel que de pomper avant d’enfourcher son vélo ! Tout ceux qui le pratiquent en montagne, lors de longues ascensions de cols, savent que les pensées vagabondent dans la tête. Je connais des cyclistes qui se récitent des Mantra en pédalant, d’autres qui écoutent de la musique, d’autres qui pensent à leur travail… Moi, cette  année, grâce à Fabrice  Luchini,  et à son livre Comédie française, ça a débuté comme ça, j’ai redécouvert Racine. J’ascensionne les cols en déclamant ses vers à voix haute, et plus d’un cycliste a dû me prendre pour un barjo…

« Je fais ce que tu veux, je consens qu’il me voie

je lui veux bien encore accorder cette joie

Pylade va bientôt conduire ici ses pas

Mais si je m’en croyais, je ne le verrais pas ».

Eh oui, c’est Hermione, au début du deuxième acte. Pourquoi ai-je choisi d’apprendre par coeur  (vous savez faire un oe entrelacé sur wordpress ?)  cette scène entre deux femmes, Hermione et sa confidente Cléone ? Peut-être parce qu’Hermione est de loin celle qui dégage le plus de testostérone dans cette tragédie ! Normal, c’est la fille de son papa, Ménélas le spartiate, qui a mis Troie à feu et à sang  parce que Paris lui avait piqué sa meuf (à mon avis, Hélène n’a pas été enlevée. Elle est partie parce qu’elle en avait marre de ce tas de muscles qui la sautait tous les soirs. Ce qu’elle voulait, elle, c’était de la romance, et Paris savait s’y prendre, lui). Bref, tel père, telle fille : Hermione va semer la discorde et la guerre dans le palais de Pyrrhus, et pourquoi ? Par amour, non pas. Par amour propre car la belle déteste qu’on lui résiste ou qu’on l’ignore :andromak.jpg

« Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui, de voir mon infortune égaler son ennui ».

et crescendo, jusqu’au terrible « Il en va de ma gloire » !  Alors là, il faut changer de braquet et passer sur la plaque (le grand plateau pour les non initiés) !  Sur mon vélo, je m’interroge : Pour les ados d’aujourd’hui est-ce-que Hermione n’est pas uniquement un personnage des aventures de Harry Potter ? Pourtant les critiques s’accordent sur la simplicité du vocabulaire de Racine, et  sur les facilités qu’il s’accorde parfois dans la versification : il a osé, lui, faire rimer reste avec Oreste, et ajoute des interjections quand cela l’arrange pour la longueur des vers :

Eh bien, Madame,  eh bien, écoutez donc Oreste

Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste »

Il n’est pas à une cacophonie près : « Et qu’est-ce-que sa vue à pour vous de funeste ? » Kesskessavu ? Tout cela plaide en faveur d’une approche possible au collège ou au lycée… On peut rêver d’un monde où, au lieu de croiser des gens discourant avec leur téléphone, on les verrait réciter de la poésie ou du théâtre ! Je vous laisse sur ces cogitations cyclotouristes. Si vous croisez un cycliste qui déclame des vers de Racine, pas d’inquiétude, il n’est pas dangereux.