L’Autre Dieu

Ce petit livre d’une centaine de pages, écrit par la théologienne protestante Marion Muller-Colard en 2014 a obtenu le prix Spiritualités d’aujourd’hui et le prix Ecritures & spiritualités en 2015. Il y a de nombreux chapitres de l’ancien et du nouveau testament qui heurtent la lecture « politiquement correcte », adaptée à nos sociétés occidentales, que certains prédicateurs veulent faire aujourd’hui,  quitte à faire un grand écart  parfois un peu ridicule entre la réalité du livre et son interprétation…  Marion Muller-Colard  quant à elle a choisi de s’attaquer avec franchise à l’un de ces passages les plus difficiles : Le livre de Job. A dire vrai, l’a-t-elle vraiment choisi ? Son livre , très émouvant, est en partie bâti sur un épisode douloureux de son existence, quand son dernier né a été hospitalisé entre la vie et la mort pour des problèmes respiratoires, et cela pendant une longue période. La Plainte de ceux qui souffrent, elle la connaissait, à travers son travail d’aumônier en milieu hospitalier, mais c’était celle des autres, jusqu’à ce jour où sa vie, qu’elle croyait sécurisée et  protégée par un contrat passé avec Dieu,  a volé en éclats, tout comme celle de Job, qui possédait « sept mille moutons, trois mille chameaux, cinq cents paires de boeufs, cinq cents ânesses et une très nombreuse domesticité », et qui s’est retrouvé seul sur un tas de fumier couvert d’ulcères, enjeu malheureux d’un pari entre Dieu et Satan !  Ce n’était pas dans le contrat  qu’elle avait implicitement passé avec une certaine représentation de Dieu :  dans cet état,  » Nous dormons du sommeil de ceux qui délèguent à Dieu la vigilance et la responsabilité… Nous dormons du sommeil confiant de ceux qui croient , comme Job, qu’ils sont protégés d’un enclos ».  C’est à ce Dieu là qu’elle a dû renoncer au terme d’un long parcours douloureux, pour atteindre cet Autre Dieu, qui donne le titre à son livre. Malheureusement pour Marion,  même après que son fils ait retrouvé la santé, les choses ne redeviennent pas comme avant …A la Plainte succède la Menace, que l’auteure sent maintenant planer autour d’elle et de ses proches. marionElle  plonge dans la dépression, pendant de long mois, incapable de faire une lessive ou de s’occuper de son intérieur. « Un matin, mon errance m’a conduite jusqu’à la buanderie. Un monticule de linge sale me barrait l’entrée de la pièce. » Apragmatisme, constate le psychanalyste.  La Grâce viendra plus tard, avec l’abandon de toute « comptabilité », l’envie revenue d’ouvrir ses volets le matin. « Nous étions là pour porter la vie et l’ennoblir, et mon fils s’y prenait à merveille, dût-il finir par y laisser sa peau ». Le livre se clôt sur cette phrase d’espoir « Ce Dieu que je renonce à emprisonner dans mes théologies (Marion se déclare volontiers agnostique)…Je lui rends grâce aujourd’hui d’avoir ouvert à tous les vents l’enclos de ma vie – de m’avoir fait prendre le risque de vivre. »  Nous traversons, ou traverserons tous des épreuves similaires. Peut-être, à un certain moment de notre vie, ce livre pourra t-il nous aider ?  C’est un livre qui s’offre, qui se prête…l’exemplaire que j’ai eu en main avait été offert à Isabelle, qui l’avait ensuite prêté à Françoise. Il n’a prrobablement pas fini de circuler…Pas difficile de comprendre pourquoi !

 

Tristesse et beauté

« Monsieur » Ôki a tout pour être heureux… C’est un écrivain réputé, père de deux enfants, marié à une une épouse attentive à ses moindres désirs. Il a bâti sa réputation d’écrivain en publiant Une jeune fille de seize ans, un roman qui a eu un succès retentissant. Il y raconte sans pudeur son amour pour Otoko, une jeune fille qu’il a séduite et abandonnée. Otoko a accouché d’un bébé qui n’a pas survécu, a fait une tentative de suicide, puis un séjour en asile psychiatrique. Sa mère a supplié Ôki de ne pas l’abandonner… en vain. La jeune fille désespérée  et sa mère ont quitté la ville pour Kyoto et disparu de la vie de l’écrivain, qui a retrouvé sa femme et construit une famille. Avec cynisme, ou avec l’égoïsme qui le caractérise, il a même demandé à sa femme, Fumiko, de dactylographier le manuscrit du roman qui raconte sa trahison, et tous les détails de sa liaison. Otoko elle même va de surprise en surprise en lisant le roman dont-elle est l’héroïne :  » Otoko avait été sidéré de lire dans Une jeune fille de seize ans qu’en venant la retrouver Ôki réfléchissait à la façon dont il lui ferait l’amour et qu’il procédait généralement comme il était convenu de le faire ».  Vingt ans plus tard, Ôki, toujours aussi inconscient  du mal qu’il a pu causer veut écouter les carillons des cloches de Kyoto pour le nouvel an, et retrouver son ancien amour, devenue une artiste peintre renommée. Une erreur de trop qui va déclencher un drame qui l’impliquera cette fois directement…  Un thriller ? Non, un roman, le dernier de Yasunari Kawabata, publié en 1965. Il a fait l’objet en 1985 d’une adaptation au cinéma moyennement réussie… D’une certaine manière sindexe roman complète pays de neige, chroniqué sur ce blog, et rassure le lecteur : Kawabata n’est pas insensible comme son  héros (?) Shimamura et perçoit les douloureuses conséquences de cette utilisation de la femme, maîtresse, dans la société japonaise. Oui, les fautes méritent d’être expiées…   comme Ôki va le découvrir. Enfin, si Mishima nous fait découvrir les problèmes liés à l’homosexualité masculine, Kawabata décrit ici le couple formée par Otoko et sa jeune ékève Keiko avec beaucoup de délicatesse, sans jamais forcer la touche de son pinceau. Un magnifique testament littéraire qui conjugue deux arts majeurs, peinture et littérature, et fait découvrir au lecteur la beauté et l’histoire de la ville de Kyoto.

 

Confession d’un masque

De Kawabata à Mishima, la filiation semble logique… Les deux écrivains japonais s’estimaient et Yasunari Kawabata a aidé son collègue plus jeune à se faire publier au début de sa carrière. On dit aussi que Mishima, pressenti également pour le prix Nobel de littérature en 68, se serait désisté au profit de son illustre aîné… Le thème de ce roman, confession d’un masque, est toujours d’actualité. Dans le japon des années trente, puis pendant la guerre, un jeune garçon, élevé par sa grand-mère découvre son penchant pour l’homosexualité et les fantasmes sadomasochistes. Se mettre ainsi à nu devant son lecteur n’a pas dû être un exercice facile pour Mishima, et pourtant dès les premières lignes du roman l’honnêteté du projet saute aux yeux. Nous assistons aux premiers émois de l’enfant qui croise de jeunes hommes au travail dans la rue, comme dans l’épisode du « vidangeur », chargé de ses seaux d’excréments. Le jeune garçon se glisse aussi dans la chambre de sa mère pour y essayer ses vêtements « Parmi ses kimonos, je m’emparai du plus somptueux, celui qui s’ornait des couleurs les plus éclatantes ». Kochan est séduit par le plus beau de ses camarades d’école, Omi. Devenu un jeune homme, avec une touchante bonne volonté, pour plaire à sa familleyukio et aux institutions,  le jeune Kochan s’essaye aux femmes, mais ne peut ressentir d’émoi en leur présence. Et pourtant, il tombe sous le charme de la soeur d’un de ses camarades, la jolie Sonoko, ce qui nous vaut un des plus beaux passages du livre quand il observe pour la première fois Sonoko qui joue du piano «  »Quel âge a-t-elle ? Dix-sep ans répondit Kusano. C’est celle de mes soeurs qui vient juste avant moi. Plus j’écoutais, plus j’entendais que c’était bien le jeu d’une  jeune fille de dix-sept ans, la tête pleine de rêves, encore inconsciente de sa beauté et gardant des traces d’enfance au bout des doigts ». Kochan pose cette lancinante question : peut-on aimer une femme d’un amour purement platonique ?

Le roman est paru en 1949 et a valu à l’auteur la célébrité. Sur ce sujet délicat, la société japonaise n’apparaît pas plus « coincée » que la notre. Au dix-septième siècle, l’homosexualité était fréquente par exemple chez les Samouraï qui avaient un jeune écuyer à leur service. Cette remarque vaut d’ailleurs aussi pour l’hétéro sexualité, hommes et femmes prenant souvent leurs bains en commun, comme le décrit Kawabata dans  Les servantes d’auberge par exemple. Le puritanisme est arrivé finalement avec les occidentaux et les navires du commodore Perry et son escadron de quatre vaisseaux  en 1853. Ce roman allie la beauté du style au courage d’un témoignage sans concession. Avec finesse et sensibilité, mais sans aucune provocation, Il fait certainement plus réfléchir le lecteur que beaucoup de manifestations actuelles, et cela près de soixante-dix ans après sa parution.

Pays de neige

Alors que l’hiver et son amie la neige montrent le bout de leur nez, pourquoi ne pas lire ou relire le roman de Yasunari Kawabata, prix Nobel de littérature en 1968 ? La traduction française de ce roman, paru en 1955 au Japon, date de 1960.  Cécile Sakai, dans un article de l’encyclopédie universalis nous apprend que le romancier a travaillé ce texte pendant de nombreuses années et l’a d’abord publié sous forme de nouvelles de 1935 à 1947. Il en résulte un bijou littéraire, finement ouvragé, où la beauté des descriptions de la nature se mêle à l’ambigüité des sentiments et au non-dit amoureux. Ambigüité également dans le rôle tenu par la Geisha Komako, que le narrateur vient retrouver, trois saisons de suite   dans ce « pays de neige », en prenant le train à Tokyo. Est-elle danseuse, musicienne, ou prostituée  ?  Un peu des trois probablement. Shimamura, le narrateur, poète, esthète et critique de danse, noue avec la jeune Geisha d’étranges relations, acceptant de la partager avec d’autres clients, comme dans ce passage, qui ne manque pas d’humour au second degré :

« Les mains en coupe sous ses seins, Komako dit : J’en ai un plus gros que l’autre. C’est probablement une manie qu’il a : toujours du même côté ! persifla Shimamura. Vous êtes répugnant de dire des choses pareilles ! lança Komako, cependant que Shimamura se disait qu’il la retrouvait bien là, que s’était tout à fait elle. Tu n’auras qu’à lui dire, la prochaine fois, de ne pas faire de jaloux, reprit-il »

Mais c’est dans les descriptions de paysages enneigés, ou des feuillages mordorés de l’automne, que la poésie du texte est la plus évidente. C’est d’autant plus réussi, que ce ne sont pas des descriptions sans vie, mais souvent des scènes de la vie rurale traditionnelle où la nature apparaît comme un magnifique décor. « Tout en cheminant, ils avaient traversé le bois de cèdres, où le silence semblait ruisseler en longues gouttes, fraîches et paisibles ».

Poésie encore dans le choix raffiné des mots, comme dans un Haiku : « Durant la nuit, il entendit le froissement d’une averse, soudaine et brève, comme en connaît la saison ». Difficile en lisant ce livre de ne pas faire la comparaison entre Kawabata et Proust, entre Odette et Komako, le pays de neige et celui de Guermantes.neige

Reste une question, à laquelle l’auteur ne donne pas de réponse. Où est précisément le pays de neige ? Quelques indices : on y vient en train de Tokyo, et on y pratique le ski. Ce doit être probablement Yuzawa.  On peut consulter à ce sujet cet article en anglais du Japan Times

http://www.japantimes.co.jp/life/2009/01/18/life/finding-the-fabled-snow-country/

Pour mieux connaître cet auteur, un documentaire de France culture à écouter :

https://www.youtube.com/watch?v=UTAWpCr0Mvk

La femme qui tremble : une histoire de mes nerfs

Si vous avez un jour été  en proie à une crise irrépressible de tremblements d’un de vos membres, bras, jambe, main peut-être, à l’occasion d’une prise de parole en public, alors ce livre est fait pour vous. Avec la minutie et la persévérance qu’on lui connait dans la description et l’analyse des sentiments  et des situations, la romancière Siri Hustvedt s’est plongée dans une véritable étude clinique de ces phénomènes nerveux et de leurs manifestations, hystérie, longtemps considérée de manière misogyne comme une particularité féminine, épilepsie…husvedt Le facteur déclenchant aura été pour elle l’allocution qu’elle a du prononcer deux ans après la mort de son père Lloyd Hustvedt, professeur de norvégien sur le campus de Saint-Olaf. Lors de ce discours en public, l’auteure a été prise d’une crise de tremblements nerveux, son corps semblant échapper à son contrôle, alors qu’elle conservait la maîtrise de ses facultés mentales et de son élocution. Siri Hustvedt a rencontré des médecins, des psychiatres, s’est plongée dans le manuel DSM ( Diagnostic and statistical manual of mental disorders) , pour essayer de cerner son cas. S’agissait-il de conversion, nom donné aujourd’hui à ce symptome où l’hystérie induit un trouble somatique sans causes physiques décelables ? Elle a également participé à des activités à l’hôpital pour aider des malades, notamment dans des ateliers d’écriture, comme avec la jeune B, âgée de quinze ans, battue par son père et violée par son frère. Certes, il y a dans cet ouvrage un point de vue féministe très discret, mais comment ne serait-il pas justifié quand on accumule les preuves historiques d’une psychanalyse condescendante de manière si claire ?  La lecture du livre sera éminemment profitable aux hommes également, car comme l’a découvert Carl Gustav Jung, nous avons en nous une part de féminité, représentée par notre anima, qui est bien loin de n’être qu’une source de faiblesses, mais au contraire  l’indispensable complément de notre personnalité et il nous appartient de la développer en faisant appel à notre créativité. Ce livre aborde le sujet des troubles nerveux d’une manière exhaustive, tout en conservant la magie d’un roman, grâce au style magnifique de l’auteure. Elle n’hésite pas à convoquer Charcot, l’un des premiers à avoir déclaré que l’hystérie pouvait être aussi masculine, Freud, Breuer, Janet et d’autres encore, reprenant souvent un cas, une question, sous ses multiples aspects :  » Il me semble que parfois retourner en arrière signifie aller de l’avant. la quête de la femme qui tremble me fait tourner en rond car, tout compte fait, c’est aussi une quête de perspectives pouvant éclairer qui et ce qu’elle est. Ma seule certitude, c’est que je ne peux me satisfaire de l’observer par une seule fenêtre. Il me faut la voir sous tous les angles. »

Le léopard des neiges

Il y a des livres que l’on relit plusieurs fois dans une vie, le léopard des neiges de Peter Matthiessen est de ceux-là. Ecrit par le zoologue Américain en 1978, la version française date de 1983 et elle est disponible dans la collection L’imaginaire de Gallimard. L’Imaginaire, pour raconter une expédition au Dolpo ? Deux sahibs blancs, Matthiessen et Schaller, et leurs porteurs, qui vont marcher pendant plusieurs mois. Le but officiel de l’expédition : observer un type de chèvre de montagne in situ…Rien d’exaltant a priori. Mais c’est là qu’intervient la magie de l’écriture de Matthiessen. Au fur et à mesure de son cheminement, c’est un véritable voyage intérieur vers l’âme qui se dévoile. Quelques mois avant le départ, l’auteur a perdu sa femme, victime du cancer. Il « abandonne » son fils chez un  ami aux States et part pour le Dolpo. Ce déchirement intérieur qui s’oppose à sa quête de sérénité est la source vivante de ce livre. Bien sûr, cela n’est pas dit en ces termes de psycho-analyse, puisque l’auteur, bouddhiste convaincu suit une autre voie. Mais tous les chemins mènent à Rome, n’est-ce-pas ?  Et le léopard ? Le trouveront-ils finalement ?

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L’équation de plein été

Encore un polar, japonais cette fois, écrit par Keigo Higashino, et joliment traduit par  Sophie Refle, dans la collection Babel Noir (actes sud). Peut-être à cause du temps chaud et ensoleillé de ce mois de septembre, qui fait que l’on se croirait presque en vacances par moment… Cela m’a semblé une lecture toute indiquée, et puis, oserais-je avouer ici que j’aime les équations et que ce titre m’a mis en appétit, alors qu’il fera peut-être peur à certain(e)s…

Le héros, anti-héros presque, avec ses côtés de Sherlock Holmes mystérieuxpleinete

est le professeur Yukawa, qui assiste son ami policier Kusanagi dans une enquête au bord de mer, dans une station balnéaire désuète et un tantinet délaissée par les estivants au profit de destinations plus en vogue, (sans doute imaginaire, car internet ne semble pas  la répertorier). L’enquête est prétexte à aborder un des problèmes clés du japon d’aujourd’hui  et de notre société également, l’écologie. Pas de radiations dans ce roman mais des forages  qu’une société minière envisage d’effectuer dans le secteur et qui pourraient détruire la faune et les fonds marins. Une charmante jeune fille, Narumi, mystérieuse comme il convient, veille au grain. A propos de la traductrice, Sophie Refle, il faut lire son interview dans ce blog, où elle explique les difficultés rencontrées avec les mathématiques (le professeur Yukawa est physicien théoricien et autant à l’aise en physique qu’en maths) et donne des informations sur son métier de traductrice. C’est très intéressant, et cela apporte un autre éclairage sur la lecture du roman.

Un joli roman, écrit dans un style particulier, efficace, sans fioriture inutile, mais très prenant en non dénué de poésie, en dépit de son titre.