Rome est une femme

ROME EST UNE FEMME – Michel Chevallier

L’Harmattan

21 Euros

Si de nombreux romanciers ont suivi la voie inaugurée par Philippe Kerr, du roman policier dans le Berlin du troisième Reich, bien peu ont songé à « exploiter » (le mot est sans doute un peu trop péjoratif dans ce contexte littéraire) la veine du roman policier dans la capitale de l’Italie fasciste, sous le règne du « Duce ». C’est pourtant le pari qu’a tenté Michel Chevallier avec son premier roman « Rome est une femme », pari gagné ! Qu’on ne s’y trompe pas, premier roman n’est pas ici synonyme de débuts littéraires, car l’auteur, journaliste de formation, puis « plume » de nombreux hommes politiques suisses, est depuis longtemps rompu aux techniques de l’écriture. On ne sera donc pas surpris du « métier » qui transpire dans ce premier essai.

Rome-est-une-femme

Nous sommes aujourd’hui coutumiers de ces personnages de « vieux » policiers ou privés, cabossés par la vie et désabusés… Que l’on songe au Bernie Gunther de Kerr, ou à l’Erlendur de Arnaldur Indridason. On retrouve bien sûr ces caractéristiques chez le commissaire Ascanio Gaetano, patron du petit commissariat d’Ostie : « Ascanio, nourri du scepticisme des hommes qui avaient traversé la guerre et le changement de règne, répondait par un autre slogan mussolinien « me ne frego !», je m’en contrefous ! » Toutefois, l’originalité du roman réside dans le fait que le véritable héros de l’enquête est un jeune apprenti policier, à peine sorti de l’adolescence, Cesare Accardi. Orphelin de père, il a pu s’engager dans l’administration, et a choisi la police. Il habite encore chez sa mère, dans une petite maison du quartier Quadraro : « Ce quartier de maisons aux toits plats, comme un village nord-africain, écrasé de soleil en été , battu par les vents en hiver , à la limite de la ville ». Cette pauvre banlieue, où habitent des immigrés libyens, fait un étrange pendant aux rêves de gloire de Mussolini en Éthiopie…

La jeunesse du personnage principal, confronté à son premier meurtre, quand il découvre le cadavre presque nu d’une jeune fille sur la plage, fait de ce récit un roman d’initiation, plus encore qu’un roman policier. Initiation sexuelle d’abord, dans les bras d’une jeune poissonnière nommée Alma, qui l’a remarqué dans le tram reliant Ostie à Rome, ou dans les bras d’une prostituée de la Casa Lavinia, où l’a conduit le commissaire Gaetano pour le déniaiser, ou peut-être dans un but caché, pour faire avancer l’enquête. La jeune victime, Vantona, ne se prostituait-elle pas dans ce bordel romain, fréquenté par une clientèle bourgeoise et même ecclésiastique  ?

Initiation politique ensuite, car Cesare dans l’innocence de sa jeunesse est prêt à s’accommoder de tout, religion, fascisme, tutelle maternelle étouffante… Heureusement, le commissaire Ascanio est là pour lui ouvrir les yeux : «  Ne dis plus jamais le Duce. C’est dangereux selon l’endroit où tu te trouves… Moi, je l’appelle Grosses Mandibules, en abrégé GM ».

Mais la critique de Gaetano ne va pas bien loin… Dans Rome, où règnent en maîtres les délateurs de tout poil, les « Federale » et les concierges, la prudence est de règle : « Ascanio pensait aussi qu’un autre gouvernement ne ferait pas mieux et qu’il fallait s’accomoder de l’existant. « Regarde Staline avec ses moustaches de paysan sicilien ou de policier provincial en civil. Quelle misère… » ».

Bien évidemment l’enquête est vite classée, avec un coupable fabriqué de toutes pièces, et Cesare et Ascanio se retrouvent à enquêter dans l’illégalité, en butte aux dénonciations de leur collègue fasciste , surveillés par la police politique et le directeur de la police, Arturo Bocchini, proche de Mussolini (personnage qui a réellement existé et a exercé les fonctions de chef de la police faciste entre 1926 et 1940). Ils n’en réussiront pas moins à arrêter les coupables et empêcher un deuxième meurtre.

Soulignons que la richesse de ce roman ne provient pas seulement de l’intrigue, même si elle est bien ficelée, mais aussi de la richesse des descriptions, qu’il s’agisse des paysages où se déroule l’enquête, ou des états d’âme de Cesare, les deux se fondant parfois pour faire de la ville, non pas un simple décor, mais un personnage à part entière de l’intrigue : « Rome était une femme qui m’entourait, un utérus dans lequel je me déplaçais, une cathédrale avec son ciel comme une peinture baroque, ses chérubins et ses anges… Rome est le nombril du monde, que l’on lèche avec la langue avant de descendre plus bas retrouver les herbes folles parmi lesquelles cette ville pousse, cette ville qui est femme, sexe et sensualité ».

Un roman délicieusement italien, qui mêle l’Histoire, l’érotisme, et le suspense, qui m’a fait songer à Une journée particulière, ce beau film d’Ettore Scola, qui se déroule lui aussi à Rome, trois ans plus tard, en 1938…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s